L'Iran traverse depuis une
quinzaine de jours ses plus importantes manifestations de rue en presque trois ans. Quel
sens ont-elles? En parallèle, la France effectuait un spectaculaire coup de filet au sein
de l'Organisation des moudjahidines du peuple iranien à Paris, suivi d'effrayantes
tentatives d'immolation par le feu, et l'Agence internationale de l'énergie atomique
(AIEA) montrait du doigt le régime iranien pour ce qu'il refuse de dire au sujet de son
programme nucléaire. Coïncidence ou synchronisation?
À Téhéran, la BBC interrogeait cette semaine une jeune
Iranienne : «Le moment venu, dit-elle, nous nous y joindrons tous. Ça se sent dans
l'air que cette fois-ci, c'est différent.»
Différent ? L'Iran a vécu fin 1999 et à l'été 2000 deux importantes vagues de
manifestations étudiantes contre le régime islamique. La particularité des dernières
manifs parties de l'université de Téhéran, et qui ont mobilisé des milliers de
personnes, c'est que la rancoeur contre le Guide suprême, l'ayatollah Ali Khameini, et
ses théocrates se transforme en impatience face à la lenteur, pour ne pas dire
l'immobilité, des réformes promises par le président «réformateur» Mohammad Khatami.
Six ans qu'il a été élu avec promesse d'arracher aux mollahs plus de liberté pour la
société iranienne, formée à 60 % de jeunes de moins de 30 ans. Et toujours rien.
«Pas très tentés de revivre les troubles la révolution islamiste de 1979, les gens
avaient accepté l'idée d'une transformation graduelle, affirme Nader Hashemi, de
l'université de Toronto. Mais ce que traduisent ces manifs, c'est que la réserve de
patience s'épuise. Elles indiquent une frustration et une radicalisation croissantes
parmi les jeunes adultes et de larges pans de la classe moyenne. Le conflit se développe
lentement mais sûrement depuis l'arrivée au pouvoir de Khatami à l'été 1997.»
D'autant plus que la situation économique est mauvaise dans cette république islamique
qui se voulait sociale.
Sami Aoun, autre
spécialiste de la question à l'UQAM, opine, malgré le fait qu'en nombres, les
manifestations ont été relativement modestes : «Il y a une opposition en Iran qui
est en train de se reconfigurer.»
Pour autant, cela est loin
de vouloir dire la nouvelle vague de contestation mine à brève échéance la
théocratie. Encore que, prévient M. Hashemi, qui est d'origine iranienne, la vague des
dernières semaines n'est probablement qu'un prélude à de plus grands affrontements qui
pourraient avoir lieu vers le 9 juillet prochain, date-anniversaire des révoltes
étudiantes brutalement réprimées en 1999. «Mais on est très, très loin du
renversement du régime», affirme-t-il.
En attendant le grand jour,
les gens ont manifesté par klaxons interposés, enfermés dans leur voiture près du
campus de l'université de Téhéran, à l'abri de milices Basij et Ansar e-hezbollah qui
ont réprimé les étudiants à coup de briques et de chaînes dans les dortoirs de
l'université il y a huit jours. Il s'agit de groupes fanatisés -- devant lesquels les
Iraniens qui n'en pensent pas moins ont intérêt à changer de trottoir -- nés des
volontaires poussés au martyre par l'ayatollah Ruhollah Khomeiny, père de la
révolution, pendant la guerre Iran-Irak (1980-88).
Peu de chance, dit-on, que ces manifs soient véritablement menaçantes pour les mollahs
dans la mesure où le mouvement est divisé, flottant, sans leadership organisé. Les
autorités ont du reste vite fait de le décapiter, en coffrant les activistes à la tête
de ces manifestations spontanées qui ont éclaté en réaction aux projets de
privatisation de l'université publique de Téhéran.
En outre, et peut-être surtout, souligne M. Hashemi, le mécontentement ne dispose pas de
canal politique au sein de la société iranienne et parmi les religieux qui sont au
pouvoir.
Est venu le souligner le silence pesant observé par le président Khatami, qui a
finalement commenté la situation mercredi dernier, mais pour se réjouir uniquement que
l'opposition n'ait pas été plus massive. C'est sans doute pour bon nombre d'Iraniens la
preuve que le président est un réformiste avec un tout petit r, qui ne remet pas en
cause l'autorité du Guide suprême. Telle est la frustration d'électeurs qui ont parié
sur l'élection de réformistes qui, par ailleurs, ont accepté de travailler à
l'intérieur d'une constitution qui donne aux mollahs le dernier mot en toutes choses.
«Khatami est resté silencieux, dit M. Aoun, parce que les contestataires, dénonçant
l'hérésie du pouvoir divin dont se réclament les mollahs, revendiquent des choses qui
le dépassent. Il n'a pas les convictions d'un Gorbatchev.»
M. Hashemi, qui étudie les rapports entre la religion et la démocratie, ajoute :
«Khatami aurait pu, pendant son premier mandat, mobiliser la population contre le statu
quo. Il n'a pas utilisé ce potentiel.»
La thèse du troc
N'empêche, croit ce dernier, les mollahs ont trahi cette fois-ci une certaine nervosité,
jugeant apparemment utile de calmer le jeu après avoir laissé les milices taper sur les
étudiants.
L'une des raisons, dit M. Aoun, tient au fait que l'Iran est aujourd'hui encerclé par des
pays, l'Irak et l'Afghanistan, dont les régimes viennent d'être renversés militairement
par les Américains. Situation sans précédent. On peut imaginer que les chefs religieux,
se sentant assiégés à leurs frontières, ne veulent pas jeter d'huile sur le feu à
l'intérieur. Sont liés à cette nouvelle circonstance régionale les deux autres
événements de nature iranienne survenus cette semaine : l'importante opération de
lutte antiterroriste menée mardi dans la région parisienne contre le siège de
l'Organisation des moudjahidines du peuple iranien (OMPI) à Paris et la sortie de
l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) contre le secret dont le régime
iranien entoure ses activités nucléaires, en violation du Traité de non-prolifération.
L'Iran, l'Europe et les États-Unis considèrent tous l'OMPI comme une organisation
terroriste. Inhabituelle convergence antiterroriste entre Téhéran et Washington, où le
geste fait par Paris donne en complément aux États-Unis l'impression d'un nouveau
repentir pour avoir osé s'opposer à la guerre d'Irak.
Sauf que les moudjahidines représentent moins un danger grave qu'un simple irritant pour
le régime iranien, affirme M. Hashemi, en dépit du fait qu'en 2001 ils ont revendiqué
195 attaques et attentats contre l'Iran. Sauf aussi qu'auprès des Iraniens, ils ont
«zéro crédibilité» pour s'être alliés à Saddam Hussein au début de la guerre
Iran-Irak après avoir rompu avec les islamistes portés au pouvoir à Téhéran.
Discréditée, l'OMPI est aujourd'hui considérée, sous un discours d'importation de la
démocratie, comme une organisation sectaire, au fonctionnement autocratique «qui s'est
toujours apparenté à des mouvements du type Khmers rouges», disaient cette semaine les
responsables français de la lutte antiterroriste. Ils ont évidemment intérêt à
noircir. Reste qu'à Paris, Londres, Berne et Rome, neuf militants ont exprimé leur
désespoir -- et leur fanatisme -- et en tentant de s'immoler par le feu pour exiger la
libération de leur principale dirigeante, Maryam Radjavi, arrêtée dans le coup de filet
de grande envergure en même que 160 autres personnes.
Pourquoi maintenant, alors que l'enquête se poursuivait depuis 20 mois ? On peut
penser, selon M. Aoun, que les Occidentaux veuillent jouer les moudjahidines capturés
dans le coup de filet comme monnaie d'échange avec Téhéran dans l'espoir que ce dernier
lui livre des membres d'al-Qaïda réfugiés en Iran -- et en particulier l'un de ses
chefs militaires actuels, Saif al-Adl, soupçonné d'avoir été l'un des cerveaux des
attentats commis à Riyad le mois dernier.
Pas de guerre
Il demeure cependant difficile, ajoute M. Aoun, d'y voir clair dans la collaboration
apportée par les Français au grand dessein antiterroriste américain, considérant le
débat qui existe entre l'Europe et les États-Unis sur la façon de lutter contre la
dictature des mollahs.
«L'Europe est plus prudente, les États-Unis sont plus agressifs», résume M. Hashemi.
Encore que les Américains sont indécis, estime M. Aoun. Si les Européens favorisent
clairement une politique d'endiguement patiente du régime en attendant qu'il s'effrite de
lui-même, des faucons à Washington comme Richard Perle, conseiller du président George
W. Bush, ont parlé ouvertement de «changement de régime» à Téhéran, comme ils l'ont
fait pour justifier idéologiquement la guerre d'Irak. Il y en a au sein de la diaspora
iranienne aux États-Unis qui tentent de vendre l'opinion que les mollahs sont pour ainsi
dire sur le point de tomber et que le moment est propice pour achever le régime.
Tous ces faucons seraient cependant minoritaires. Pour le moment. Saluant les
manifestations survenues à Téhéran comme des appels de liberté, M. Bush entretient
quand même la rhétorique belliqueuse, affirmant dans la foulée du rapport de l'AIEA que
la communauté internationale «ne tolérerait pas» que l'Iran -- pays membre du club
sélect de l'«axe du mal» -- se dote de l'arme nucléaire.
Que l'Iran cherche à s'en doter, cela fait peu de doute dans l'esprit de M. Aoun. Mais ce
dernier est d'avis que le directeur général de l'agence, Mohamed el-Baradeï, a produit
un rapport «plus politique que technique». Comme s'il cherchait aujourd'hui à se faire
pardonner de ne pas avoir fourni plus de munitions aux Américains pendant les inspections
qui ont précédé le déclenchement de la guerre d'Irak.
Une guerre contre l'Iran ? Improbable, dit M. Hashemi. «Les États-Unis en ont
encore beaucoup à digérer avant de penser à s'en prendre militairement à l'Iran. Ils
en ont plein les bras en Irak, où la situation ne s'améliore pas, comme en Afghanistan
où les Talibans se sont manifestés au cours des dernières semaines en menant une série
d'attaques meurtrières contre le gouvernement d'Hamid Karzaï.»
M. Aoun n'y croit pas non plus, qui pense que Washington et Téhéran vont continuer à se
regarder en chiens de faïence. M. Bush veut d'abord être réélu aux présidentielles de
2004. Une guerre peut-être, mais «pendant le deuxième mandat».
Guy Taillefer |