
La solution finale soudanaise
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Les tares du régime de Khartoum vont du pillage des ressources
jusqu'à l'apartheid et aux pratiques génocidaires (dans les monts Nouba, par exemple).
Amnesty International et Médecins sans frontières (MSF) viennent chacune de publier un
dossier accablant. Selon MSF, " le gouvernement soudanais utilise l'arme alimentaire
pour affaiblir et même décimer les populations sympathisantes de l'APLS". Selon
Amnesty, "le Soudan viole plus que jamais les droits de l'homme". Quand on
connaît ce qui s'y passe depuis dix ans... Nous ne détaillerons pas à nouveau tous les éléments établissant
le caractère criminel de ce régime infréquentable. Mais ce mois de janvier a été
aussi celui de la réconciliation avec la communauté financière internationale (FMI et
Banque mondiale), et l'on verra plus loin que le Guide Hassan el Tourabi exerce sur
certains des cercles qui nous "dirigent" une capacité de séduction
stupéfiante. Il est donc nécessaire de résumer les chefs d'accusation. La "
communauté internationale ", avec la France en avant-garde, est tentée de ne rien
voir ou de passer outre : il conviendra d'expliciter en quoi ce franchissement est
ruineux - politiquement et moralement. UNE DICTATURE MILITARO-RELIGIEUSE Le 30 juin 1989, un coup d'Etat militaire a porté au pouvoir,
conjointement, la junte militaire de l'actuel chef de l'Etat, le général Omar el-Bechir,
et le Front national islamique (FNI) d'Hassan el-Tourabi. La première a succombé à la
tentation de certaines armées démesurées du Tiers-monde (Algérie, Birmanie,
Nigéria,... ), qui prennent le pouvoir pour mieux satisfaire leurs propensions
affairistes et défendre leurs intérêts de caste ; cause ou conséquence, la guerre
civile peut leur permettre d'exercer une répression féroce. Quant au FNI, il promeut une
théocratie qu'il faut bien qualifier de fasciste : l'idéologie intégriste mobilise
le désarroi suscité par la crise économique et par des mutations sociales trop rapides.
La junte et le FNI associés constituent un amalgame terrifiant - pour la majorité des
Soudanais non islamisés et/ou non arabes, mais aussi pour tous les démocrates. Voici
comment deux des principales associations de défense des droits de l'homme, et le
rapporteur spécial de l'ONU, résument l'impact de ce pouvoir : Amnesty International : " [Depuis le 30 juin 1989],
l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement militaire a entraîné une recrudescence des
violations des droits de l'homme, caractérisée par des agissements d'une gravité et
d'une ampleur sans précédent dans l'histoire du Soudan. [...] Le gouvernement s'est
attelé à un programme ambitieux visant à remodeler la société soudanaise,
particulièrement dans le Nord, selon des objectifs politiques tirés de son
interprétation de l'islam. Il maintient son contrôle grâce à la répression. [...] Le
recours à la torture et aux traitements dégradants dans des centres de détention
secrets connus sous le nom de "maisons fantômes", est systématique". Human Rights Watch : le régime a "démantelé tout
élément de la société civile qui mette en question sa vision étroite d'un Etat
islamique". Gaspar Biro, rapporteur spécial de la Commission des droits de
l'homme de l'ONU, "conclut sans hésitation que de graves violations des droits de
l'homme ont eu lieu au Soudan, notamment un grand nombre d'exécutions extra-judiciaires
et sommaires, de disparitions forcées ou involontaires, de tortures systématiques et
d'arrestations arbitraires généralisées de personnes soupçonnées d'être des
opposants". UNE GUERRE D'EXTERMINATION Les membres de la junte et les partisans du FNI exacerbent la
"supériorité" des musulmans arabophones de la vallée du Nil, au Nord du pays.
L'incroyable mosaïque qui peuple le reste du Soudan est quantité négligeable. Junte et
FNI ont, en particulier, toutes les raisons de réduire en servitude le Sud du pays -
habité de Noirs mécréants (chrétiens ou animistes), et recélant du pétrole. Il est
donc licite d'y poursuivre la djihad jusqu'à la "solution finale", par la
terreur et la famine. Au moins 1,3 million de Soudanais sont morts depuis 1983 des suites
d'une guerre civile qui, en certaines régions comme les monts Nouba, confine au
génocide. On compte environ 4 millions de déplacés sur 5 millions de Sud-Soudanais. Ce
que l'on sait moins, et que révèle le dernier rapport d'Amnesty, c'est le recours
systématique à des bandes de soudards, qui dévastent également le Sud-Ouest
(Bahr-el-Ghazal). Les milices tribales déjà utilisées par le régime précédent (les
Murahaleen, recrutés parmi les Rizeiqat et les Misseriya) ont été enrôlées dans les
Forces de Défense Populaire (FDP). "Il semble que dans le nord du Bahr-el-Ghazal et
dans les monts Nouba, les FDP soient autorisées à tuer en toute impunité", à
l'occasion notamment des convois ferroviaires vers la ville de Wau - depuis 1992. "Chaque train est accompagné par des soldats à pied qui le
précèdent et d'autres qui marchent à sa hauteur, ainsi que par des membres des FDP à
cheval. Ils se déploient de façon à ratisser une large bande de territoire de part et
d'autre de la voie ferrée, pourchassant civils et soldats de l'APLS. De nombreux civils
ont ainsi été tués aveuglément, des femmes et des enfants enlevés, des biens et des
troupeaux pillés, des récoltes sur pied et des habitations détruites. Toute cette zone
est ravagée par la famine [...]. En février et en mars 1993 [...], tout au long de la voie ferrée,
ces hommes se sont rendus coupables d'exécutions extrajudiciaires, de viols et
d'enlèvements ; lorsque le train est retourné vers le Nord en avril, [...] les FDP
auraient [..] violé un grand nombre de femmes déplacées à Meiram, [...] capturé et
sommairement exécuté des villageois lwo originaires d'Akongdair et de Pankuel. Plus de
300 femmes et enfants ont été enlevés [...]. En janvier 1994 [...], à Magai, [...] le
village [aurait été] incendié par les troupes des FDP. Quelque 30 000 personnes ont
été déplacées. [...] En février 1994, le rapporteur spécial des Nations unies sur le
Soudan a déclaré qu'en arrivant à Wau le train avait à son bord 217 enfants enlevés.
[...] Comme les enfants enlevés dans les monts Nouba par les FDP, ces
personnes [femmes et enfants enlevés dans le nord du Bahr-el-Ghazal] seraient emmenées
dans le Darfour et le Kordofan pour y être réduites en esclavage. [...] Les témoignages
indiquent que le gouvernement, dans le meilleur des cas, ferme les yeux". Outre les morts et les esclaves, cette guerre a produit de très
nombreux réfugiés. Beaucoup ont espéré échapper à l'insécurité dans la capitale,
s'installant en de très précaires bidonvilles. Mais, "depuis trente mois, selon des
sources humanitaires, quelque 750 000 sudistes réfugiés dans la "ceinture de
misère" autour de Khartoum ont été déportés dans des "camps de
réinstallation" éloignés de la capitale, souvent privés d'infrastructures
élémentaires et où le taux de malnutrition serait "ahurissant". LA " COMMUNAUTE INTERNATIONALE " FAIBLIT " Le FMI reprend sa coopération avec Khartoum " titre Le
Monde du 22 janvier, avant de commencer : " Le Soudan redevient fréquentable
aux yeux des institutions financières internationales ", autant dire de cette "
communauté internationale " qui, en 1994, a prouvé au Rwanda sa réactivité au
génocide. Rassurons les cyniques : si le FMI et la Banque mondiale avaient rompu,
c'est d'abord pour des problèmes d'arriérés. De même que ce n'est pas uniquement par
philanthropie que les Etats-Unis soutiennent l'APLS de John Garang. Les atroces images du
Sud-Soudan avaient aussi impressionné l'opinion des pays anglo-saxons (beaucoup plus
qu'en France) : elles avaient incité leurs gouvernements (et le Parlement européen)
à mettre le régime de Khartoum en quarantaine, et les institutions de Bretton Woods à
ne pas faire de zèle. La France, on le verra, a lutté à contre-courant. Mais son action diplomatique insistante ne suffit pas à expliquer le
revirement général - que ne justifie pas, loin de là, un quelconque amendement du
régime intégriste. Cette réhabilitation correspond aussi au glissement des positions
américaines vis-à-vis de la Chine ou des Serbes de Bosnie : les sanctions
paraissent intenables, le " commerce " est préférable, et personne n'est
infréquentable. Il semblait pourtant acquis depuis un demi-siècle qu'au moins un
régime n'avait pas été fréquentable - le fascisme hitlérien -, et que
Chamberlain ou Daladier avaient eu tort de succomber à ses sirènes. A l'heure où l'on
commémore la libération du camp d'Auschwitz, on a l'impression qu'est désormais
prônée l'universelle collaboration. Et si le fascisme soudanais était inacceptable, si
cet intégrisme connoté de mépris raciste devait être boycotté sans complexe ? Si
le retour à l'esclavage et à lobscurantisme religieux était un chemin que
l'humanité devait refuser ? |