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De la Turquie on n'en veut pas, de leur chantage encore moins

par Yves Ternon

Au cours du sommet de Copenhague qui se termine, aujourd'hui, l'Europe devrait dire si elle fixe une date pour l'ouverture de négociations en vue de l'intégration de la Turquie au sein de l'Union européenne. C'est une décision dont il importe de mesurer les conséquences.

Les États se déterminent en fonction de leurs intérêts, non de leurs promesses. Il est de l'intérêt de la Turquie de faire partie de l'Europe. L'inverse est-il vrai ?

Les démographes prévoient qu'en cas d'intégration, à l'horizon 2050, un Européen sur cinq serait de nationalité turque. Dans vingt ans, la Turquie, qui compte aujourd'hui 67 millions d'habitants, sera plus peuplée que l'Allemagne (82 millions). Elle disposerait alors, par voie de conséquence, de la plus importante représentation au sein des institutions européennes.

Le retard économique de la Turquie, par rapport à la moyenne européenne, est patent. Elle est fortement endettée et traverse une grave crise financière doublée d'une lourde inflation. En cas d'adhésion, son économie devrait être prise en charge par l'Europe, alors que celle-ci sera déjà affaiblie par les problèmes d'intégration des dix candidats agréés pour 2004. Les habitants de ces dix pays sont d'ailleurs à peine plus nombreux que ceux de la seule Turquie.

Si on se place sur le plan de la démocratie, le déficit, selon la formule consacrée, reste considérable. Les critères fixés à Copenhague en 1993 et qui s'appliquent à tous les pays candidats ne sont pas remplis. L'abolition de la peine de mort ne modifie en rien un système carcéral si dur que les protestataires en viennent à s'immoler par le feu ou se laissent mourir de faim pour que cessent les tortures et les mauvais traitements. Les Kurdes viennent certes d'obtenir le droit à l'enseignement de leur langue, mais aucune mesure concrète n'a vu le jour sinon que les écoles privées kurdes ne pourront dans l'avenir enseigner ni l'histoire, ni la géographie, ni les sciences ou les mathématiques en kurde.

En Turquie, des députés sont toujours en prison pour avoir parlé en kurde. Depuis des décennies, les militaires n'ont pas cessé de décider ce qu'il est ou non permis de faire, d'écrire ou d'exprimer. Le véritable pouvoir de cet État est entre les mains du Conseil national de sécurité, contrôlé par l'armée.

Contrairement aux demandes formulées en juin 1987 par le Parlement européen, la Turquie n'a toujours pas reconnu le génocide arménien de 1915 que la France a, elle, reconnu publiquement.

Depuis la fin de la guerre froide, la Turquie, membre de l'Otan, n'a plus pour fonction stratégique de s'opposer à la Russie. Aujourd'hui, Vladimir Poutine entretient des rapports cordiaux avec Washington. Si, sur un plan économique, la géopolitique de la Turquie est tournée vers l'Europe, sur le plan politique elle regarde vers la périphérie russe, et celle-ci va du Caucase au Sin Kiang chinois en longeant l'Asie centrale turcophone. Au Moyen-Orient, les choix de la Turquie paraissent parfois plus proches de ceux de Washington que de ceux de la Communauté européenne. En effet, le pays occidental le plus soucieux de voir la Turquie rejoindre l'Union européenne est en Amérique. L'Europe demande-t-elle à Washington d'accorder au Mexique ce que les États-Unis demandent aux Européens d'accorder à la Turquie ?

Certes, la Turquie doit rester pour l'Europe un partenaire commercial privilégié et elle demeure un allié de première importance. Mais, à l'évidence, elle ne fait pas partie de l'Europe. Sa capitale n'est pas en Europe et 90% de sa population est en Asie mineure. Si on acceptait la Turquie, il faudrait modifier la dénomination de la communauté et y inclure, pour commencer, le Maroc qui est désireux de se joindre à l'Europe.

Enfin, il est injuste et inexact de prétendre que l'Europe est un club chrétien et que la Turquie sert de test pour voir si l'Union européenne va ou non accepter en son sein un pays musulman. Depuis des décennies, les pays d'Europe accueillent, individuellement ou par familles, des millions d'immigrés issus de pays musulmans ou d'autres confessions, et ils vont continuer de le faire. Mais l'Europe a le droit, sans avoir pour autant mauvaise conscience, de refuser de fixer une date pour l'adhésion d'un État géographiquement marginal, dont la démocratie est douteuse et l'économie chancelante.

Yves Ternon