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Turquie : un choc économique pour l'Europe

par Pierre Avril

source : Le Figaro

 

Au sein de l'Europe, la Turquie aurait un poids, notamment démographique, prépondérant

Un Conseil et un Parlement européen où la représentation turque sera majoritaire ; un pays de presque 100 millions d'habitants, soit la plus grande puissance démographique de l'Union, mais avec un PIB équivalent à seulement 30% de la moyenne communautaire ; une Europe dont les frontières jouxteront désormais l'Irak, la Syrie, l'Iran, la Géorgie et l'Arménie. Voici à quoi ressemblera l'Union européenne dans environ dix ans, lorsque la Turquie aura achevé ses négociations d'adhésion.

C'est cette perspective qui conduit un nombre croissant de dirigeants européens à réclamer un «débat» sur les conséquences, pour l'Union, d'une adhésion turque. L'aptitude d'Ankara à absorber les 80 000 pages de l'acquis communautaire, et à respecter les droits de l'homme, n'est pas suffisante, rappellent nombre d'entre eux. «La capacité de l'Union à assimiler de nouveaux membres tout en maintenant l'élan de l'intégration constitue également un élément important», déclaraient eux-mêmes les chefs d'Etat à Copenhague, en 1993. C'est cet engagement vieux de 10 ans qui est aujourd'hui passé sous silence. Le 6 octobre, à côté de son rapport d'évaluation, la Commission publiera une «étude d'impact» destinée à examiner les conséquences pour l'Union européenne, de l'adhésion turque. Mais celle-ci aura peu d'influence sur le verdict final. Elle comportera «très peu de chiffres», ajoute-t-on à Bruxelles. Les perturbations qu'entraînera pour l'Europe une adhésion turque sont pourtant facilement quantifiables.

Dotée d'une démographie galopante, à l'inverse d'un pays comme l'Allemagne (voir tableau), la Turquie deviendra mécaniquement majoritaire dans la plupart des institutions européennes. Au sein de la Commission, son poids devrait rester équivalent à celui de Malte. Au Parlement en revanche, le groupe turc, avec environ 80 députés, deviendrait majoritaire. Mais «le véritable problème se situera au Conseil», pronostique Edgar Lenski, chercheur à l'université berlinoise Humboldt, auditionné hier au Parlement. Selon certaines estimations, dans vingt ans, la Turquie devrait disposer de 15% des votes, contre 14% pour l'Allemagne et 12% pour la France, de quoi lui permettre de bloquer assez aisément des décisions prises à la majorité qualifiée. Or, doutant de la solidité de l'ancrage turc à l'idée européenne, Edgar Lenski estime qu'il faudrait un «grand changement de l'attitude turque vis-à-vis de l'UE» pour que le Conseil continue à fonctionner efficacement. Et les anti-Ankara de prédire la fin «de l'Union politique». Dotée d'une richesse équivalente à la moyenne des nouveaux états membres, mais avec une population supérieure aux Dix réunis, la Turquie risque par ailleurs de phagocyter la manne financière européenne. Selon le commissaire Franz Fischler – opposé à l'adhésion d'Ankara – les subventions agricoles à la Turquie représenteront 9 milliards d'euros, «soit presque autant que les coûts d'accession des Dix». Le coût annuel de l'adhésion turque pour la seule PAC, sera même supérieur à celui engendré par la totalité des vingt-sept. Alors même que plusieurs pays – dont la France – exigent aujourd'hui des économies, la politique agricole et des fonds structurels serait totalement bouleversée. L'impact lié à l'immigration turque fait en revanche l'objet de davantage de controverses. L'étude de la Commission devrait souligner que l'immigration turque dans l'UE (environ 3 millions aujourd'hui) est déjà ancienne et que les travailleurs turcs bénéficient déjà, en vertu d'accords bilatéraux signés avec l'UE, de plusieurs avantages sociaux.

«La poussée migratoire qui est attendue (les chiffres varient entre 1 et 4 millions, NDLR), ne résultera pas nécessairement du processus d'adhésion», analyse un expert de la Commission. Mais «Verheugen est très sensible à la montée de l'extrême droite en Allemagne. Il est tenté de noircir le tableau pour ne pas se voir accuser plus tard d'avoir sous-estimé les problèmes», explique un haut fonctionnaire. Les risques de dumping social sont déjà évoqués. Enfin, pro et les anti-Ankara se querellent sur les conséquences géopolitiques pour l'UE, d'une adhésion turque.

Hier, le chercheur Alexandre Del Valle, auditionné au Parlement, a critiqué l'argument selon lequel une adhésion d'Ankara permettrait une stabilisation de la région. «Comment imaginer que l'accession de la Turquie permettra d'ériger un rempart contre l'islamisme et le terrorisme, alors que l'UE jouxtera désormais l'Irak, la Syrie, qui parraine le terrorisme, et l'Iran des mollahs ?» a-t-il lancé. «Pour constituer un moteur de stabilité en mer Noire et dans le Caucase, la Turquie doit conserver son autonomie politique», a renchéri Jacques Toubon, membre de la délégation parlementaire pour la Turquie. Faute d'un «débat, ajoute-t-il, «on risque de se retrouver dans la situation absurde où pour pouvoir dire non à la Turquie, il faudra dire non lors du référendum sur la Constitution».

Pierre Avril


Jean-Pierre Raffarin se prononce contre l'entrée de la Turquie en Europe : «Le problème, explique-t-il, ne tient pas aux engagements pris par le gouvernement turc mais à l'attitude de la société turque.» «Voulons-nous que le fleuve de l'islam rejoigne le lit de la laïcité ?», s'interroge-t-il également.

Philippe de Villiers, président du MPF, a dénoncé «la théophobie qui éconduit Dieu pour faire entrer Allah».