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Chronique de l'antisémitisme ordinaire à l'école

source : Le Figaro du 10/12/03 

 

« Hitler, c'est mon cousin. Ce qu'il a fait, c'est bien », glisse, fanfaron, un élève de 12 ans à son voisin. Le professeur d'histoire de ce collège de Saint-Denis s'interrompt et prend la peine de contrer, point par point, les poncifs sur les juifs : « Ils ont de l'argent, ils tiennent les médias, ils sont partout, ils tuent des Palestiniens »

Les propos antisémites ne sont pas nouveaux pour cet enseignant. « Mais le climat se dégrade très nettement. Parce que maintenant, le communautarisme est vraiment installé dans certains quartiers ». Depuis la rentrée, certains de ses élèves, menés par un adolescent particulièrement virulent, opèrent systématiquement une lecture religieuse des événements en France, en opposant un « nous les Arabes » à « eux les juifs ». Ils assurent ainsi que Nicolas Sarkozy est « avant tout juif ». Pour preuve, sa fermeté contre l'antisémitisme... « Pour eux, seul un juif s'intéresse au malheur des juifs. » Interpellée, la mère du meneur s'étonne : « Nous sommes turcs, des militants de gauche athées. Cette année, notre fils nous a suppliés de faire le ramadan. Nous avons refusé. » Auparavant, l'enfant avait été traité de « juif » par des voisins car il ne pratiquait pas l'islam.

Parfois, l'ignorance est véhiculée dans les familles. Un professeur d'origine maghrébine n'en revient toujours pas. Rendant visite à des amis d'enfance de la cité, aujourd'hui pères de famille, il les a entendus dénoncer « les privilèges des juifs auxquels il fallait mettre fin ». Que vont devenir « leurs enfants, élevés dans cette jalousie ? », s'inquiète-t-il.

Ces préjugés antisémites sont également relayés par certaines télévisions câblées qui passent en boucle des images de Palestiniens opprimés. Ou glanés sur des sites Internet islamistes propageant des rumeurs qui, écrites noir sur blanc, font figures d'informations. Le démenti opposé par les professeurs porte difficilement. Car les jeunes sont enclins à la théorie du complot et croient les médias « contrôlés par les juifs ». Des imams à la foi dévoyée agiteraient également le spectre d'une guerre de religion. Lors d'un cours sur les croisades dans un lycée de Montreuil (Seine-Saint-Denis), un gamin a soudain affirmé que les Arabes allaient bientôt tuer tous les juifs et les chrétiens. « Quand ça ? », a interrogé le professeur. « C'était pas dit dans la cassette de l'imam », a répondu l'adolescent. Dans un collège voisin, des élèves qui contestaient l'Holocauste ont expressément demandé à sortir du cours pour requérir l'imam censé apporter « la vérité » sur le sujet.

Mais au-delà de ces manipulations, l'antisémitisme devient, insidieusement, une forme valorisante de violence. Dans certaines écoles, un nouveau jeu est apparu : on entoure un enfant. S'il est juif, on le tabasse. Le mot juif est à lui seul une injure. « Bien souvent, il a remplacé l'expression « pauvre idiot » d'antan », reconnaît le porte-parole de l'académie de Paris, après l'agression antisémite contre un enfant de 11 ans au collège Montaigne (6e). Une attaque que l'académie situe dans un contexte de « banalisation des insultes racistes ». Cette déclaration choque certains professeurs, dont Annie, membre de l'association Perec, un mouvement d'enseignants qui défend l'école républicaine : « Les adultes ne doivent pas entériner la banalisation. Ce manque de réaction a déjà contribué à la montée de l'antisémitisme observée ces dernières années à l'école. »

Sur le terrain, les professeurs seraient, selon elle, tentés d'esquiver « le racisme provenant des populations arabo-musulmanes qu'ils considèrent comme des victimes sociales ». Ou sympathiseraient avec l'opinion de certains élèves : « Pourquoi poser une plaque pour les enfants juifs déportés ? Il n'y a pas que les juifs qui ont été persécutés », a déclaré un professeur d'un lycée du XXe arrondissement de Paris. Un autre enseignant, professeur de philosophie dans l'Est parisien, a récemment expulsé de son cours une jeune fille : il était convaincu qu'elle arborait une plaque de soldat israélien et refusait « les signes de soutien à une armée d'occupation ».

De nombreux professeurs sont, comme une partie de l'extrême gauche française, très engagés du côté palestinien. Sans être antisémites, certains « comprennent » parfois l'hostilité contre des élèves juifs présumés soutiens inconditionnels d'Israël. Enfin, beaucoup considèrent qu'il s'agit avant tout de bagarres entre élèves et rechignent à trancher. Pour limiter ces flottements, et en attendant la divulgation des consignes précises du Livret républicain, Luc Ferry recommande aux chefs d'établissement de porter plainte.

Le Figaro