| Emmanuel Brenner donne la parole à plusieurs enseignants confrontés aux
propos d'élèves s'affirmant comme musulmans. Extraits choisis. C'est lors de stages
de formation que des professeurs de l'enseignement secondaire s'aperçurent qu'ils
vivaient depuis quelques années la même expérience: la quasi-impossibilité, dans
certains établissements, de faire aujourd'hui cours sur la guerre d'Algérie, l'affaire
Dreyfus, l'extermination des juifs, les religions, ou la difficulté d'être simplement
femme enseignante, face à des élèves se revendiquant comme musulmans et assumant
racisme, antisémitisme et sexisme. L'institution scolaire (principaux, inspecteurs,
recteurs, etc.) s'efforce d'étouffer ou de minimiser des incidents devenus routiniers,
laissant les enseignants seuls avec cette question taboue. Considérant que «refuser de
voir et de nommer un péril ne l'a jamais fait reculer», Emmanuel Brenner a convaincu
certains d'entre eux d'en témoigner dans un livre - Les
Territoires perdus de la République - à paraître le
19 septembre aux éditions Fayard-Mille et Une Nuits et dont nous publions des extraits.
Témoignages de professeurs du Val-d'Oise
rassemblés par Arlette Corvarola, proviseur
Mlle Y., jeune professeur d'histoire-géo, qui a d'excellents rapports avec une classe de
terminale STT (sciences et techniques du tertiaire), dans laquelle les élèves musulmans
sont nombreux: «Quand j'ai abordé la partie du programme qui traite de la période du
nazisme et de la déportation, plusieurs d'entre eux m'ont déclaré, en toute innocence,
comme s'ils rectifiaient, de bonne foi, des erreurs de mon cours: - Mais non, madame, tout
cela, c'est faux, vous, vous répétez ce qu'il y a dans les livres d'histoire, mais vous
vous trompez!... Nous, on sait. Cela a été inventé par les juifs riches après la
guerre, mais on a lu d'autres livres qui expliquent la vérité!... - De quels livres
est-ce que vous parlez? leur ai-je demandé, sidérée. - Ben, on nous les a prêtés, des
gens qui savent où on peut les trouver parce que, justement, c'est des livres interdits
que les juifs ne veulent pas laisser vendre, vous comprenez!...» (...) M. Z., professeur
d'histoire, était excédé et ne supportait plus l'ambiance de sa classe. Dégoûté, se
sentant impuissant devant cette haine brutale, il a préféré, radicalement, renoncer à
certains chapitres du cours d'histoire, pour ne plus susciter ces réactions
d'antisémitisme primaire.
Emporté par son élan, il n'hésite pas à me confier ce que lui ont
rapporté d'autres collègues, plus âgés, peut-être moins spontanés, plus gênés pour
oser m'avouer leurs difficultés. M. T., historien, professeur expérimenté, presque en
fin de carrière, reconnaît avec résignation et tristesse que les «critiques violentes
sur le christianisme et le judaïsme, de la part de plusieurs élèves d'origine
maghrébine, [l']ont contraint à aborder très brièvement et succinctement le chapitre
sur les religions»... Quant à l'islam, il n'en parle désormais qu'avec beaucoup de
précautions oratoires et en surveillant avec inquiétude les réactions de ses élèves!
(...)
Mme S., historienne, a vécu un moment très pénible avec l'affaire
Dreyfus, s'entendant reprocher de présenter les faits avec trop de parti pris favorable
à ce Dreyfus qui, selon certains élèves, était «un juif malin qui méritait bien de
finir au bagne!». La montée de l'intégrisme islamique est le plus grave danger que
j'aie pu observer au cours de ma carrière. Je suis étonnée et déçue par le manque de
réaction, de mobilisation des divers personnels de l'Education nationale, quelles que
soient leurs fonctions. (...) L'indulgence des éducateurs que nous sommes, devant ces
comportements, me semble malsaine: elle est suscitée autant par la peur de la violence et
du conflit que par la crainte de passer pour raciste (notamment «antiarabe»), ce qui
horrifie, et à juste raison, les générations contemporaines ou héritières de la
colonisation française en Afrique du Nord. Un sentiment profond de culpabilité fait
fustiger la responsabilité des colons français, nos pères ou nos grands-pères, qui
maintenaient dans un état de servilité - dit-on - ces populations musulmanes. Si le
«raciste» est en nous, par essence, on ne peut qu'adopter désormais un profil bas pour
se faire pardonner le poids de ce passé. Du coup, reprocher à ces enfants et
petits-enfants de victimes leur antisémitisme, leur antiaméricanisme primaire,
s'insurger contre leur volonté de maintenir les femmes dans une condition soumise, leur
demander, en un mot, de respecter la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen
comme les principes de la laïcité à l'école serait sans doute manifester à leur
égard de nouvelles marques de racisme! (...)
Du rôle ambigu de certains surveillants
Au cours de l'année 2000-2001, dans cet établissement des Hauts-de-Seine, la présence
de deux surveillants d'origine maghrébine a considérablement miné le travail éducatif
mené par l'administration et les professeurs. Ces deux jeunes étudiants recrutés par le
rectorat se sont révélés être des activistes politiques et religieux particulièrement
performants. Au fil de l'année, l'un d'eux adopta même dans ses choix vestimentaires des
signes qui ne laissaient aucun doute sur ses opinions: longue tunique blanche, barbiche
islamiste, petit calot en crochet blanc sur la tête. Cet individu exerçait sur les
«caïds en herbe» du collège d'origine maghrébine une véritable fascination, car il
développait à leur égard un discours rigoriste (pas d'alcool, pas de drogues, pas de
sexe), la «vie mode d'emploi» des militants islamistes d'obédience wahhabite, qui
habillent leur projet politique d'un discours social à prétention moraliste et
pseudo-religieux. Seules quelques jeunes beurettes ont exprimé clairement leur rejet de
cette propagande. En effet, certaines d'entre elles se sont plaintes auprès des
médiateurs (trois emplois-jeunes recrutés par le chef d'établissement pour un CDD de
cinq ans) et de certaines enseignantes d'origine maghrébine: selon elles, ce surveillant
les harcelait psychologiquement en condamnant leurs vêtements et leur comportement,
jugés trop occidentalisés pour de jeunes musulmanes dignes de ce nom...
Barbara Lefebvre, professeur d'histoire-géographie,
Hauts-de-Seine.
Antisémitisme d'élèves de collège à
Saint-Denis (Seine-Saint-Denis)
Enseignant depuis quelques années en Seine-Saint-Denis, et plus particulièrement à
Saint-Denis, j'ai pu, maintes fois, constater un antisémitisme souvent présent, parfois
virulent, de la part d'élèves issus majoritairement de l'immigration maghrébine (...).
Cet antisémitisme peut prendre plusieurs formes. (...) La première manifestation est,
oserais-je dire, classique, c'est-à-dire que ces élèves reprennent les lieux communs de
l'antisémitisme traditionnel. (...) Une deuxième forme de l'antisémitisme est à
rapprocher, semble-t-il, des événements du 11 septembre 2001, du conflit au
Proche-Orient, mais également d'une rhétorique islamiste radicale qui trouve écho chez
certains élèves. Cette forme est beaucoup plus politique, dans le sens où elle
s'inscrit dans un discours précis et construit que certains élèves ont adopté et
commencent à maîtriser, pouvant argumenter au cours d'un échange de propos (
). Le
mercredi 12 septembre, remontant de la récréation à 10 h 35, avec une classe de
troisième, nous sommes passés, dans la cage de l'un des escaliers qui mènent aux salles
de classe, devant deux inscriptions, l'une à côté de l'autre: sur la première, où
l'on voyait un avion s'écraser sur une tour en flammes, on lisait «Mort aux USA»; la
seconde, accompagnée d'une croix gammée, affirmait «Mort aux juifs». Ce discours
illustre la perception, la compréhension et l'intégration d'un discours souvent repris
dans certains milieux. (...) D'une manière plus détournée, un enfant de sixième, alors
que nous travaillions sur les Hébreux, précisa que cette affirmation venait de son
père: «Il y aura une guerre finale entre les musulmans et les juifs, et les juifs seront
détruits: c'est marqué dans le Coran.» (...) Ces élèves sont souvent les premiers à
crier au racisme, notamment parfois contre des enseignants qui les ont mal notés ou
encore contre certains hommes politiques dont ils connaissent les noms, voire contre la
société tout entière. Toutefois, ils sont incapables de percevoir du racisme dans leur
discours, ils sont incapables d'objectiver leurs propos et leur pensée. (...) Le premier
de mes soucis fut de leur faire comprendre que l'antisémitisme et le racisme ne sont pas
des opinions, mais des délits, sanctionnés par la loi. Combien de fois ai-je entendu des
affirmations telles que: «J'ai le droit de dire ce que je veux», ou bien encore: «On a
le droit d'être antijuif, non?»!
Iannis Roder, professeur certifié d'histoire-géographie,
Seine-Saint-Denis.
«Vraie musulmane»
«Joëlle? C'est quoi, ce prénom de catholique, de juive? T'es africaine, t'es musulmane
et tu t'appelles Joëlle? Cela ne se fait pas! Tu n'es pas une vraie musulmane!» Les
enseignantes s'inquiètent de l'émergence du modèle de la «vraie musulmane»; elles ont
remarqué que cette expression revenait dans les conversations des filles. L'une d'elles
rapporte des paroles qui l'ont incitée à être plus attentive à la tenue vestimentaire
des filles: «Sabrina, ce n'est pas une vraie musulmane: elle s'habille de façon
provocante...» Quand on les interroge, les filles répondent qu'être provocante, c'est
«montrer des choses de son corps» et qu' «une vraie musulmane ne doit pas copier la
mode des autres».
Marie Zeitgeber, professeur de lettres modernes, Essonne.
Emmanuel Brenner
"Les Territoires Perdus de la République",
Editions Fayard-Mille-et-Une-Nuits |