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Le syndrome de Ramallah

par U.Rankl

source : Le Point

 

L'insurrection palestinienne fait rêver les jeunes Maghrébins des cités. Mais la haine du juif pollue souvent cette soif d'héroïsme. Reportage

Qu'est-ce que t'as, négro ? » Ces deux-là se disent amis. L'un est noir. L'autre arabe. Jamais ils ne s'appellent par leur prénom. A la Grande Borne, un jeune n'existe souvent que par la couleur de sa peau, l'immeuble dans lequel il vit, sa religion, ses alliés et ses ennemis. Il peut se faire traiter de « négro », de « singe », de « tong », de « bougnoule », de « sale juif ». Mais jamais il n'accepte de se faire traiter de bâtard. Même pour rire. Un « bâtard » n'appartient à aucun groupe. Il est celui que l'on ne peut pas situer, l'étranger absolu. Tolérer cette insulte, c'est accepter de devenir l'ennemi de tous.

M. est un vieux communiste qui vit encore à la Grande Borne par conviction militante. Il regrette que des années d'attitudes politiquement correctes aient empêché de comprendre que les bandes de jeunes en rupture d'école, sans aucune référence, ont réinventé une culture raciste fondée sur le culte de la force, l'exclusion et le rejet de l'autre. Les récentes manifestations antisémites n'ont pas vraiment surpris M. Le vieux militant s'attendait à ces dérapages, parce que, selon lui, de nombreux adolescents de sa cité se comportent comme de « vrais petits fachos ».

A. est professeur d'histoire dans un collège de Grigny. Pour elle, il existe depuis plusieurs années une ambiance hostile aux juifs, à Grigny. Ses élèves ont des attitudes qui varient en fonction de leur origine ethnique : « Les Asiatiques s'en foutent. Ils n'ont pas de contentieux avec les juifs. Les Noirs sont relativement indifférents aussi. Chez les jeunes Arabes, on ne peut pas parler d'antisémitisme, mais plutôt d'un mélange de méfiance, de jalousie, de mépris. »

Si l'antisémitisme se développe, c'est parce qu'il se nourrit d'une culture de la transgression. A. précise : « Plus l'antisémitisme sera rejeté par l'ensemble de la communauté républicaine, plus la haine du juif sera un tabou pour nous, plus ces gamins vont se faire du juif une image épouvantable, par pure provocation. Si nous protégeons les juifs, alors les juifs deviennent leurs ennemis. »

Sur la place aux Herbes, au coeur de la Grande Borne, un groupe de gamins entoure quelques « grands frères ». On commente les dernières bagarres au sein d'une famille de Comoriens qui tient la vente de « shit ». Tous se délectent de l'histoire de Z., un dealer que l'on a retrouvé cloué sur une dalle de béton. Z. regarde les bandages qui entourent ses mains trouées. Epuisé, il reste à l'intérieur d'une cage d'escalier, protégé des regards trop curieux par quelques gros bras. Il ne doit pas être vu en situation de faiblesse. Sa réputation en dépend. Plus tard, la gravité de ses blessures, la sauvagerie de l'attaque qu'il a subie serviront sa légende. Il restera celui qui gagne beaucoup d'argent en étant le plus violent, le plus féroce, et celui qui supporte les pires blessures. Farid regrette que Z. soit une référence pour les adolescents de la cité : « Mais ils ont le culte de la violence, de la force brute. Quand ils font du sport, c'est pour se gonfler en muscles. Ils veulent faire peur. Ils ont la haine du faible, du malade, du toxico, de l'étranger. »

Tous les jeunes arrêtés pour des actes hostiles aux juifs depuis le début de la nouvelle Intifada sont avant tout des délinquants. Déjà, pendant la guerre du Golfe, un souffle antijuif avait fait frémir les cités. Farid avait 12 ans à l'époque. Il se rappelle s'être réjoui en famille quand des Scud sont tombés sur Israël. Chez lui, on considère les juifs comme des ennemis. « C'est naturel. C'est la guerre. Mais jamais je n'aurais imaginé attaquer une synagogue. Pendant la guerre du Golfe, on était fascinés par les Américains. Tous les gosses se prennent pour Rambo. C'est plus facile pour les gosses aujourd'hui de se voir dans la peau d'un chebab de Gaza que dans celle d'un prisonnier de guerre irakien. C'est pour cela qu'ils ont envie d'attaquer les juifs. Parce qu'ils croient qu'ils jouent aux Palestiniens contre les sionistes. »

L'identification aux insurgés palestiniens est également favorisée par l'image positive dont ils bénéficient dans l'opinion publique française. « Pour qu'un Français aime un Arabe, il faut qu'il soit palestinien et qu'il se frite avec les juifs, résume Farid. Regarde Chirac, en France, il dit qu'on pue et qu'on bouffe les allocs. En Irak et en Palestine, il nous adore. Ici, ils sont la racaille, là-bas, des héros. »

Pour les jeunes Maghrébins de la Grande Borne, le conflit israélo-palestinien constitue un point de repère, une balise qui leur permet de se situer en se rattachant à une histoire. S'affirmer arabe, en guerre contre les juifs, leur ouvre une troisième voie entre le modèle républicain trop lointain et la référence islamiste, à laquelle ils ne comprennent pas grand-chose.

Mais les explications aux récentes flambées antisémites dans les banlieues ne sont pas toutes à rechercher dans les événements du Proche-Orient. L'horreur des massacres en Algérie attise également l'exacerbation du sentiment d'hostilité aux juifs. La nouvelle Intifada permet aux islamistes de présenter le juif comme l'ennemi naturel des Arabes pour occulter le fait que les pires tueurs d'Arabes et de musulmans dans le monde sont eux-mêmes arabes ou musulmans. « Ce qui se passe dans les territoires occupés permet aux barbus de se faire oublier un peu, explique Farid. Ici, on ne les aime pas trop parce que la plupart des familles ont des liens avec l'Algérie, et on sait ce qu'ils ont fait là-bas. Plus ils crachent sur les juifs, plus ils croient qu'on oublie. Pour le moment on fait comme si... »

Le bouc émissaire

L'action des islamistes dans la cité consiste également à exploiter le plus largement possible la force des images diffusées par la télévision pour briser le mythe israélien. La nouvelle Intifada leur permet de miner tous les préjugés favorables à l'Etat hébreu. Ainsi les images atroces de la mort du jeune Mohamad servent-elles à effacer celles des fedayin attaquant des crèches de kibboutz, dans les années 70. Les enfants palestiniens qui narguent Tsahal épuisent l'argument de l'Israélien qui se bat à 1 contre 100.

Pour les militants islamistes, jamais le contexte n'a été aussi favorable pour renvoyer les juifs à leur fonction traditionnelle de bouc émissaire, d'explication universelle à tous les malheurs du monde musulman. Mais les éructations antisémites, totalement délirantes, de certains imams ne convainquent pas toujours.

« Bien sûr qu'on n'y croit pas. On n'est pas débiles. N'empêche que ce genre de trucs, ça marche parfois chez les vieux. Regarde quand Julien Dray s'est fait attraper pour sa montre à 25 briques, tout le monde a dit : "C'est normal, c'est un juif." »

Sous couvert d'anonymat, un policier de la Grande Borne affirme :

« Ces jeunes ont une énergie incroyable. Ils tournent en rond dans la cité. Nous, on est comme les Israéliens face aux Palestiniens. On leur laisse des territoires, mais on leur dit qu'il y a une limite à ne pas dépasser. On peut tenir des années, mais pas toujours. »

Et le policier de se demander ce qui se passera quand l'hostilité aux juifs qui se développe ne suffira plus à contenir la colère des « sauvageons », qui se rêvent aussi héroïques que les chebabs de Palestine.

Ugo Rankl

 

La haine du juif

C'est un jeune converti. Il n'a jamais douté que son destin était de finir au Centre des jeunes détenus de Fleury-Mérogis, puis en centrale. Un jour, il a rencontré l'islam. Il a appris à lire et à écrire dans un pays musulman qu'il ne veut pas nommer. Il a étudié le Coran, dont il croit avoir tout compris. « Quand j'étais chrétien, les juifs étaient mes ennemis, mais je ne le savais pas. Maintenant que je suis musulman, les juifs sont toujours mes ennemis, mais je le sais. D'ailleurs, les juifs sont les ennemis des hommes. C'est historique. Il suffit de lire. » C. possède une édition du « Protocole des sages de Sion » publiée en Egypte. Il collectionne les prêches sur cassettes audio et vidéo de certains imams syriens, algériens et égyptiens qui répandent l'idée du juif ennemi du genre humain.
Dans certains prêches du cheikh al-Badri, les juifs sont accusés de diffuser le sida en distribuant des tablettes de chewing-gum infectées, de corrompre les vierges musulmanes, d'empoisonner l'eau du Nil et du Jourdain...

 

Le rejet de l'Arabe

Avant même les critiques dont Israël a pu être l'objet dans la nouvelle Intifada, des militants juifs ne voient de salut que dans un retour au fondamentalisme. Jacques Kupfer, leader du Likoud de France, ne s'embarrasse d'aucune précaution, dans une récente interview, pour défendre Israël. Il n'hésite pas à qualifier le Quai d'Orsay d'« institution arabe. Pas pro-arabe. Je dis arabe ». L'assimilation et les mariages mixtes sont une « Shoah culturelle ». Ceux qui veulent céder des terres aux Arabes sont des « capitulards » et Barak, un « homme politique dangereux ». Jacques Kupfer redevient beaucoup plus prudent quand il est interrogé sur le fait que les militants extrémistes du Bétar, un groupe d'autodéfense proche du Likoud, pourraient posséder des armes. Le Bétar ne rassemblerait que « des gens très sportifs, point ». 
Interview de Jacques Kupfer, leader du Likoud France, dans « Nous, juifs de France », d'Olivier Guland et Michel Zerbib (Bayard).