
Lettre à une jeune musulmane sur les causes du déclin islamique
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Chère
Soumaya, Jai
bien reçu ton courrier sur les causes du déclin islamique. La thèse que tu invoques est
partagée par nombre dauteurs, à commencer par le fondateur du
salafisme, à savoir que ce qui a permis la grandeur de lIslam,
cest la foi des musulmans, et que ce qui a provoqué leur chute, cest la perte
de la foi. Que
la foi des musulmans ait été très intense à lépoque de la grandeur de
lEmpire arabe, ce nest pas contestable. Que cette foi ait joué un rôle dans
lexpansion islamique ne lest pas moins, et cela à un titre double :
dune part, en galvanisant les soldats musulmans, dautre part, en convertissant
les peuples soumis. Il ne faut pas oublier que lexpansion islamique est une
colonisation dune ampleur exceptionnelle dans lhistoire humaine et qui plus
est une colonisation qui a réussi. Lorsque
des Nord-Africains cherchent à extirper jusquau dernier résidu de la présence
européenne dans leurs pays pour mieux retourner aux sources de leur culture,
cest-à-dire, dans leur esprit, lIslam, ils ne font que se détourner
dune colonisation récente pour retrouver une colonisation plus ancienne. La
civilisation proto-Berbère remonte en réalité à 7000 ans avant Jésus-Christ : là
sont les racines véritables dune bonne part des Arabes du Nord de
lAfrique (pour ne pas parler de lEgypte pharaonique). Je
ne crois pas, par contre, que labaissement progressif des arabo-musulmans par
rapport à lEurope soit la conséquence dune perte de foi. Demande-toi plutôt
ce qui a permis à la puissance européenne de saffirmer. En
1252, les Tatars de la Horde dor, qui venaient de conquérir la Russie, se
convertirent à lIslam. La Russie et une grande partie de lEurope orientale
étaient alors sous domination musulmane. Les Turcs prirent Constantinople en 1453,
mettant un terme à ce qui apparaissait alors comme le seul Empire chrétien qui vaille
dêtre mentionné : lEurope était perçue, au même titre que lAfrique,
comme une terre peuplée de barbares et dinfidèles qui méritaient à peine que
lon sintéresse à eux. A la fin du quinzième siècle, les Espagnols
achevèrent toutefois la reconquête de la péninsule ibérique ; au seizième siècle, ce
fut au tour des Russes de regagner une partie des territoires abandonnés aux musulmans.
Ces revers ne modifièrent pas encore fondamentalement la vision du monde que se faisaient
les élites de la Sublime Porte. Au dix-septième siècle, des villes comme Belgrade et
Budapest étaient toujours gouvernées par des pachas turcs, des pirates barbaresques
menaient des raids jusquen Angleterre, en Irlande et même en Islande (en 1627),
doù ils ramenaient de pleines cargaisons desclaves à lusage des
dirigeants musulmans. Des
observateurs ottomans de lépoque notèrent la présence de plus en plus fréquente,
dans les eaux orientales, de navires européens : quoique purement marchande, cette
présence les alarmait. Les rapports de force militaires entre la Porte et lEurope
ne subirent pas dévolution notable au cours du dix-septième, même si la
suprématie européenne sur les mers commençait à saffirmer. Suffisamment, à tout
le moins, pour que les Ottomans se fussent décidés à prendre les infidèles européens
au sérieux. En
1683, les Ottomans firent le siège de Vienne pour la deuxième fois en moins dun
siècle ; la défaite turque fut calamiteuse, comme le notait un chroniqueur
turc de lépoque. En mars 1684, avec les encouragements du Pape, lAutriche,
Venise, la Pologne, la Toscane et lîle de Malte créèrent la Sainte Ligue pour
combattre les Ottomans. La Russie de Pierre le Grand sunit aux catholiques pour la
circonstance ; leurs victoires sur les musulmans furent éclatantes. Le
déclin ottoman se poursuivit tout au long du dix-huitème siècle, avec parfois de
notables retours de flamme (notamment le traité de Prut avec la Russie, en 1711). Il
revint à Napoléon Bonaparte, général dune puissance européenne moyenne, de
mettre un terme aux dernières illusions de grandeur ottomane, en semparant
aisément de lEgypte en 1798, pourtant située au cur même du monde musulman. Ce
fut dans ce contexte de déliquescence de la splendeur ottomane que grandit Jamal al Din
al Afghani (1838-1897), le fondateur du salafisme. Afghani tentait, comme
nombre de ses compatriotes, de répondre à cette simple question : pourquoi ? Pourquoi la
décadence de lEmpire ottoman et le triomphe des chrétiens dEurope ? Réponse
dAfghani : parce que les musulmans sétaient détournés des saines pratiques
de lIslam véritable, qui avaient fait leur grandeur. Afghani était loin
dêtre seul, depuis le début du déclin ottoman, à adhérer à ce schéma de
pensée. Mais Afghani allait beaucoup plus loin, en théorisant cette analyse. Il
professait un Islam inspiré dun rationalisme dynamique, qui rejette la glose du
Fiqh et de ses quatre écoles et rouvrait les portes de lijtihad, cet effort de
réflexion personnelle sur la révélation coranique. Il ne faudrait pas, cependant,
exagérer louverture desprit du fondateur du salafisme. Afghani vécut
longuement en Europe, à Paris notamment, doù il ramena la conviction que
lEurope était lennemi irrémédiable de lIslam. Il milita pour un Islam
qui accomplit sa renaissance (nahda), seul, loin de toute influence extérieure. La
vague européenne ne fut pas seulement militaire. Les armées ottomanes navaient pas
cessé dêtre efficaces, en termes traditionnels. Il sagissait donc moins
dun déclin des armées musulmanes que de progrès fulgurants des armées, et
surtout des armes, chrétiennes. Le
motif essentiel du dépassement de lIslam par la chrétienté est économique. Les
inquiétudes de ces observateurs turcs qui voyaient déferler des armadas de navires
marchands européens à destination de lOrient paraissent bien fondées, non pour la
menace que ces navires représentaient en eux-mêmes, mais parce quils étaient le
symptôme de la révolution économique à luvre sur le continent européen. A
lorigine, le café provenait dEthiopie, explique par exemple le professeur
Bernard Lewis. Il était acheminé à travers les deux pays qui bordaient la mer
Rouge, lArabie et lEgypte, jusquen Syrie et en Turquie, et de là
exporté en Europe. Le sucre venait de Perse et de lInde. Pendant longtemps, le
café et le sucre furent importés en Europe soit à travers le Moyen-Orient, soit
directement de la région. Puis vint un jour où les puissances coloniales
saperçurent quelles pouvaient cultiver du café et du sucre en quantités
plus abondantes et à un prix inférieur dans leurs propres colonies récemment acquises.
Elles sy attelèrent avec tant de détermination et de succès quelles se
mirent à exporter ces deux produits en terre ottomane. A la fin du XVIIIème siècle,
quand un Turc ou un Arabe dégustait une tasse de café sucré, il y avait toutes les
chances pour que le café ait été importé de Java, colonie hollandaise, ou dune
des possessions espagnoles en Amérique, et le sucre des Antilles britanniques ou
françaises ; seule leau chaude était de provenance locale. Au XIXème siècle et
au début du XXème, on ne pourrait même plus en dire autant, des compagnies européennes
ayant reçu en concession lapprovisionnement en eau et en gaz des villes du
Moyen-Orient (Que sest-il passé ? , Paris, Gallimard, 2002, p. 69). Conscients
du rapport entre prospérité et puissance, des souverains et des ministres musulmans ont
tenté de semer, chez eux, les graines dun développement industriel. Des
manufactures furent créées, mais la sauce ne prit pas. Cette voie de la modernisation,
dans laquelle persista finalement la seule Turquie, constituait lune des réactions
possibles face à la montée en puissance de lEurope. Lautre était le retour
aux coutumes islamiques qui firent leurs preuves au temps de la splendeur de lEmpire
arabe. Ce fut cette voie que choisirent le fondateur du salafisme et ses successeurs, et
tant dautres depuis. Or
il existe un aspect au moins de lislam qui est radicalement inconciliable avec la
modernité : le fixisme normatif. Lécrasante majorité des docteurs de la loi
islamique sentendent depuis mille ans sur ce point : les normes islamiques du vivre
en commun ont été arrêtées une fois pour toutes avant le dixième siècle. Ce fixisme
normatif est radicalement incompatible avec léconomie de marché, qui suppose de
constantes évolutions normatives. Le salafisme revient donc à prôner comme solution au
problème du retard de développement des pays musulmans, la cause même de ce problème :
lIslam pur et authentique. En
espérant que ces réflexions pourront nourrir tes propres réflexions, je te prie
dagréer, chère Soumaya, lexpression de mes cordiales salutations, Drieu
Godefridi |