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Analyse du monde arabe contemporain

par Antoine Basbous

source : www.antoine-basbous.com

 

Le XXème siècle s’est achevé sur un véritable désastre pour la mouvance islamiste radicale dans les pays arabes, qui a réduit ses chances d’accéder au pouvoir dans le court terme. Prêchant une doctrine en rupture avec le monde moderne, usant d’une violence aveugle, les islamistes divisés, manipulés par les Polices politiques et diabolisés aux yeux des populations, ont perdu les batailles qu’ils avaient engagées contre les gouvernements établis, car ils ont affronté les pouvoirs autoritaires sur leur terrain privilégié : celui de la violence et de la répression. Les régimes arabes, qu’ils soient monarchiques ou « républicains » – ces derniers battent tous des records de longévité et tendent systématiquement à instaurer des dynasties à chaque fois qu’ils ont une descendance –   se défendent avec leur dernière énergie, sans avoir à se soucier de leur image auprès des opinions publiques nationale, arabe ou internationale.

La première n’est jamais prise en compte dans ces « démocraties » où les présidents sont très souvent élus, réélus ou plébiscités – jusqu’à leur mort ou leur renversement – par une majorité qui frôle ou dépasse 99% des votants. Les échéances électorales, quand elles existent, ont pour vocation de légitimer les régimes discrédités et de leur donner un verni démocratique. Abdel Bari Atouane, directeur du quotidien londonien Al-Quds Al-Arabi, à la double reconduction, sans suspense et à trois jours d’intervalle, des deux chefs d’Etats yéménite égyptien, à l’automne 1999 : « Aucun chef d’Etat arabe ne perd les élections ou les référendums qu’il organise. […] Sinon aucune consultation ne serait programmée. Les résultats sont arrêtés avant même les élections ».

 

Les démocraties occidentales ont toujours opté pour ce qu’elles considèrent un « moindre mal » entre un pouvoir corrompu et déconsidéré qu’elles connaissent, et des « aventuriers » islamistes – même quand ceux-ci sortent vainqueurs d’un rarissime scrutin libre, comme le FIS en Algérie – qui menacent d’exporter la révolution. L’opinion publique internationale, instruite par le précédent iranien, influencée par les choix de ses gouvernants et alarmée par les opérations spectaculaires des islamistes, s’est souvent montrée compréhensive, voire complice, de la répression menée par les régimes arabes autoritaires contre les islamistes. L’exigence démocratique formulée par l’Occident s’affaiblit lorsqu’elle doit bénéficier aux mouvements islamistes, mais elle ressurgit avec vigueur pour condamner les Etats qui résistent à Washington, comme l’Irak. Aussi paradoxal que cela paraisse, l’Occident a offert, à travers la capitale britannique, un refuge aux idéologues les plus violents de l’islamisme arabe pourchassés par leurs gouvernements ; Londres est devenue incontestablement la capitale intellectuelle et le QG de la mouvance radicale islamiste, reléguant bien loin derrière elle la capitale afghane, Kaboul.

 

Enfin, l’opinion publique arabe est généralement réduite au silence par des gouvernements autoritaires. La société civile n’est invitée à s’exprimer que pour applaudir les pouvoirs en place. Les régimes compriment les libertés individuelles et contrôlent souvent les médias en recourant à la censure, à la répression des intellectuels, des artistes, des journalistes, et à la suspension des titres. Ils pèsent sur le capital social des entreprises de presse et influencent la répartition discrétionnaire de la publicité. Le souci de leur image a conduit plusieurs Etats pétroliers à créer des médias en Europe, afin de s’adresser à leur opinion publique au moyen d’instruments qui échappent à la suspicion, puisqu’ils paraissent hors de leurs frontières.

Est-ce à dire pour autant que le danger islamiste soit définitivement écarté ?

Bien que nous abordons la fin d’un cycle qui débouche sur une nouvelle situation, nous sommes bien loin de conclure à la fin de l’islamisme comme idéologie politico-religieuse qui aspire à exercer le pouvoir, condamne les « déviants », prononce des exclusions, prône et exerce la violence. Compte tenu de la permanence des causes qui ont favorisé l’émergence et le développement de l’islamisme contemporain, nous assisterons dans l’avenir à de nouvelles reviviscences de ce phénomène, notamment dans des pays qui n’ont pas connu les affres de la violence ou de la guerre civile, alors que cette violence se poursuit avec une intensité variable en Algérie, là où elle a fait irruption en 1992.

 

Les jeunes entités arabes, dont la tradition étatique est souvent récente, ont beaucoup souffert de la colonisation. La plus sévère et la plus longue – bien qu’elle ait été longtemps tolérée puisqu’il s’agissait d’un califat islamique – a été celle des Ottomans. La durée de cette colonisation a parfois excédé quatre siècles dans certaines régions arabes. La colonisation européenne, qui est intervenue relativement sur le tard, a également eu des conséquences négatives. Le fait qu’elle ait été exercée par des puissances de culture chrétienne a causé une blessure psychologique chez les peuples musulmans. Par la suite, la rhétorique qui a servi à justifier le retard pris par les Arabes sur le reste du monde a largement incriminé les Etats européens. La blessure coloniale a été d’autant plus douloureuse que le Prophète Mouhammad s’était adressé au peuple arabe avec ces termes : « Vous formez la meilleure communauté créée par les hommes... » (Coran, Sourate III, Verset 110).

 

Cette première blessure a été aggravée par une seconde : l’installation triomphante de l’Etat d’Israël dans ces marches du  Levant considéré comme une terre d’Islam. L’humiliation a atteint son comble lorsque le petit Etat hébreu a réussi à défaire – et combien de fois ? – ses voisins arabes, avant de devenir l’unique puissance nucléaire dans la région et la superpuissance moyen-orientale. Géant économique à l’échelle régionale, Israël a exporté pour plus de 24 milliards de dollars en 1998, contre moins de 11 milliards pour ses quatre voisins arabes réunis, alors que l’Etat hébreu ne compte que 5,85 millions d’habitants contre 88 pour ses voisins immédiats. Le PNB par habitant s’élève à 16770 dollars en Israël, alors qu’il dépasse à peine 3100 dollars pour le plus performant de ses voisins, le Liban.  Les islamistes, qui attribuent le succès de l’Etat hébreu au complot occidental, mais surtout au respect de la nature et de l’identité juive de l’Etat, se montrent très nostalgiques des premiers temps de l’islam. Ils  rappellent les conquêtes des armées islamiques, à l’époque des salafs (les successeurs du Prophète) et l’avance des savants musulmans à l’aube de l’islam sur leurs homologues européens. Ils attribuent le succès de leurs ancêtres à l’application de la Chari’a (la loi islamique) et rejettent les pouvoirs établis qui ne la respectent pas et sont de ce fait incapables de donner à l’islam sa place et son rayonnement au sein de la communauté internationale. Après avoir envahi l’Afrique du Nord, les armées islamiques avaient franchi le détroit de Jabal Tarek (l’actuel détroit de Gibraltar) en 711, pour installer le califat en Andalousie pendant sept siècles. On est aujourd’hui surpris de l’intensité de la phobie des Arabes à l’égard d’Israël ; ils lui imputent la responsabilité de tous leurs maux et manifestent une grande réticence à s’ouvrir sur l’Etat hébreu, de peur d’être dominés culturellement et économiquement par ce pays.

 

L’insatisfaction des islamistes est justifiée et légitime. Les régimes arabes, dans leur écrasante majorité, représentent aujourd’hui l’un des derniers bastions de la dictature dans le monde. Les Etats islamiques, en général, et arabes, en particulier, ont pris un retard considérable sur le monde moderne : 65 millions d’Arabes abordent le troisième millénaire en étant analphabètes (soit environ le quart de la population totale) ; le chômage atteint officiellement 14% de la population active (il est sans doute supérieur au double du taux annoncé) ; le nombre d’Arabes qui vivent sous le seuil de pauvreté (moins d’un dollar par jour) est estimé à 70 millions de personnes par une agence de l’ONU ; le nombre de réfugiés arabes les place au premier rang des réfugiés au monde ; le système éducatif est si archaïque qu’il exclut les enseignements scientifiques adaptés aux filières technologiques, au profit de l’enseignement religieux ; les trois prix Nobel, dans les domaines scientifiques, qui appartiennent à l’islam (un Pakistanais en 1979, un Albanais en 1998 et un Egyptien en 1999, si l’on exclue deux Libanais chrétiens) ont effectué leurs recherches dans des laboratoires en Occident et au profit de leur nationalité d’adoption ; le nombre de biens de consommation fabriqués par les Arabes est dérisoire et ils sont s contraints d’importer l’essentiel de leurs besoins alimentaires. Dans la mesure où la croissance démographique est totalement incontrôlée – le nombre des Arabes passera de 275 millions à la fin du XXème siècle à 360 millions en 2010 et à 500 millions en 2025 – les perspectives économiques sont loin d’être prometteuses. La croissance économique, souvent médiocre, est bien inférieure à 7% par an – taux nécessaire pour accompagner l’explosion démographique et satisfaire les besoins élémentaires de la population. En outre, les pays arabes n’attirent que 1% des centaines de milliards de dollars des investissements internationaux à la recherche de nouvelles opportunités, dont le montant devrait dépasser 1300 milliards de dollars en l’an 2000. Le grave manque de liberté, l’environnement politique, juridique, bureaucratique et fiscal inadéquat, ainsi que les infrastructures défectueuses constituent les obstacles majeurs qui découragent les entrepreneurs internationaux. Selon une étude de la Banque mondiale, citée par l’économiste Henri Azzam, les chefs d’entreprises arabes consacrent environ 30% de leur temps à résoudre les problèmes qui surviennent avec l’administration gouvernementale.

Un chiffre traduit cruellement le désespoir des peuples arabes : en 1998, un millier de candidats à l’émigration clandestine ont péri en franchissant le détroit de Gibraltar. Le ministère marocain de l’Intérieur assure avoir arrêté 17000 clandestins qui cherchaient à effectuer leur aliah (montée) vers l’Europe promise, alors que Madrid estime le nombre de ceux qui tentent de s’introduire clandestinement dans le pays à 30000 nord-africains par an. Si l’Occident devait ouvrir la porte de l’émigration, combien de jeunes Arabes resteraient dans leurs pays d’origine, au Sud et à l’Est de la Méditerranée ? L’hémorragie toucherait d’abord les cadres éduqués, dont la présence est nécessaire au progrès de leurs sociétés d’origine. En août 1998, sur les deux cents jeunes marocains, majoritairement issus des partis de la coalition au pouvoir, qui ont participé au Festival international de la jeunesse réuni au Portugal, une petite trentaine seulement est revenue au pays. Les autres se sont « évaporés » en Europe, à la recherche d’un travail, fut-il clandestin. Jamais l’URSS déclinant n’avait connu un taux si élevé de désertion.

 

Plus grave encore, l’inhospitalité à l’égard des investissements internationaux provoque la fuite des capitaux arabes, qui émigrent vers des contrées plus accueillantes. En 1999, alors que l’endettement de ces pays s’élève à plus de 225 milliards de dollars, les avoirs de leurs ressortissants placés à l’étranger sont estimés à 800 milliards de dollars. Car le capital déteste les incertitudes, les zones de turbulence politique, la bureaucratie, l’espionnite aiguë des Etats autoritaires, le manque de transparence, l’omnipotence des pouvoirs, le harcèlement administratif…

 

La frustration est également alimentée par le fait que le sous-sol arabe renferme plus de 60% des réserves avérées de pétrole brut dans le monde, sans que les Arabes ne parviennent à déterminer son prix, ni à se servir de cette richesse comme d’une arme politique. Et l’armée américaine campe depuis 1990 dans les monarchies du Golfe qui détiennent les principaux ressources en pétrole dans le monde.

 

En dépit des dépenses colossales qui sont affectées à la défense et à la sécurité – supérieures à 30% des budgets arabes –, les armées de ces pays ont rarement démontré leur efficacité au combat, alors que leurs redoutables polices politiques maintiennent un ordre souvent stalinien, et ne reculent devant aucune pratique : internement sans jugement des opposants et des militants des droits de l’Homme – ils sont 45000 prisonniers d’opinion au minimum, selon Me Patrick Baudouin, le président de la Fédération internationale des Ligues des droits de l’Homme (FIDH) – procès fabriqués de toutes pièces, multiplication des tribunaux militaires ou de sécurité de l’Etat, exécutions extrajudiciaires... Par leurs pratiques, les régimes arabes, qu’ils appartiennent à des partis islamiques ou encore à des formations hostiles à cette mouvance, se posent en champions du non-respect des droits de leurs citoyens.

Enfin, les islamistes souffrent de l’absence de solidarité entre les différents Etats arabes, qui a volé en éclats après l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990. Aujourd’hui, plus que jamais, la politique arabe se fait à Washington. Et malgré les cent trente-deux accords interarabes sur les échanges bilatéraux, seulement 7% du commerce global arabe s’effectue entre ces pays. Les ressortissants arabes rencontrent souvent plus de difficultés pour obtenir un visa pour un pays « frère » que pour un pays non arabe, tant la suspicion est grande dans des Etats où les Services secrets tiennent les commandes. Et les régimes arabes, tout en réprimant sévèrement leurs propres islamistes, hébergent et financent ceux des autres pays arabes avec lesquels ils sont en conflit.

 

Cette crise multiforme, à laquelle s’ajoute l’inconscience des gouvernements, et la courbe démographique (environ 55% des Arabes sont âgés de moins de vingt ans), favorisent « l’émigration » des jeunes vers les mouvements radicaux qui ont prospéré à l’abri des mosquées et ont promis le changement.

 

Les musulmans en général et les islamistes en particulier, s’ils s’accordent à dresser un constat d’échec de la situation de leurs pays, divergent sur le remède à prescrire. Privées d’un clergé unificateur, leurs doctrines, à l’image de leurs courants, foisonnent et diffèrent d’un pays à l’autre, et sont loin de former une « internationale ». Et il existe d’importants désaccords à l’intérieur même de chaque mouvance. Les « afghans arabes », aux ordres de leur chef, le dissident saoudien Oussama Ben Laden, représentent la notable exception à cette règle.

 

L’éclatement du courant islamiste favorise son échec, face à la répression des Etats. Les Frères musulmans – l’organisation islamique la plus ancienne et la plus structurée – n’ont pas su renouveler leurs élites et ont perdu le monopole de la « normalité » islamique, ouvrant la voie à la vague islamiste contestataire.

 

Devant ce sombre tableau du monde arabe, où une dizaine d’Etats vivent sans discontinuer depuis trente ou quarante ans sous le régime très commode de l’« état d’urgence », on ne peut que souscrire au constat de l’écrivain égyptien, Mouhammad Hassanaïn Haïkal : « Les Arabes fortunés ont émigré en Occident et les pauvres vers les mosquées ». Car ces lieux de rassemblement et de prière sont le seul espace qui tolère une relative liberté d’expression et de contestation des régimes. Les partis politiques sont souvent interdits, à l’exception du parti au pouvoir et des formations satellites tenues en sous-mains par les services secrets, pour donner l’illusion du multipartisme. Plus de dix ans après l’effondrement du Mur de Berlin, l’imitation du modèle soviétique de dictature « progressiste » par les régimes arabes « républicains » survit à la disparition de son idéal déconsidéré. Après la défaite du nationalisme arabe et de son corollaire, le socialisme, le dernier espoir s’est reporté sur la seule idéologie authentiquement arabe : celle de l’islam.

 

Mais s’ils accédaient un jour au pouvoir par la voie des urnes, les islamistes ne se comporteraient pas différemment des régimes qu’ils combattent et tourneraient, sans nul doute, la page d’une éventuelle alternance, car celle-ci profiterait aux « mécréants » qui s’écartent de l’application intégrale de la Chari’a. Dans leur ensemble, les mouvements islamistes – qui prônent l’application de la loi divine (« l’islam est la solution »), au détriment de celles qui sont élaborées par les hommes – ne peuvent promouvoir les valeurs de la démocratie, puisque celle-ci accorde aux hommes le soin de légiférer et, éventuellement, de contredire les lois du Prophète. Le même sort serait réservé aux droits de l’homme puisque le statut des « minorités », comme celui de la femme, du chrétien et du juif, est clairement défini par le Coran et la Sounna. La doctrine des islamistes, qui se résume vaguement à l’application de la loi islamique interprétée par leur soin, ainsi que leurs pratiques semblent peu compatibles avec les règles de la démocratie et du respect des droits de l’homme. Tant que l’islam sera dominé par des oulémas qui prônent une interprétation littérale des textes sacrés, les valeurs universelles défendues par l’Occident s’arrêteront aux portes des Etats islamiques. Or, les musulmans éclairés qui veulent adapter le contenu de l’islam authentique aux exigences de l’époque moderne, comme le professeur Nasr Hamed Abou Zeïd, sont les victimes d’un terrorisme qui les contraint à l’exil ou les réduit au silence. Pour les islamistes, les valeurs de l’Occident sont relatives puisqu’elles sont conçues par les hommes, alors que les leurs sont absolues, puisqu’elles ont été dictées par le Prophète.

 

L’expérience islamiste du couple Tourabi-Bachir, qui a pris le pouvoir au Soudan à la faveur d’un coup d’Etat en 1989, et qui s’est achevée dix ans plus tard par un deuxième coup d’Etat, sans effusion de sang, mené par le général Al-Bachir contre l’idéologue Tourabi, n’a pas laissé un souvenir impérissable dans la mémoire du peuple soudanais. L’islamisme dans sa version soudanaise n’a pas réussi à instaurer un modèle viable de développement économico-social « islamique » ; les problèmes du pays n’ont fait que s’aggraver : les libertés se sont réduites, la pauvreté reste très élevée, la guerre et la famine se poursuivent dans le Sud. En revanche, l’évolution de la situation iranienne se révèle prometteuse puisqu’il s’agit d’un processus de libéralisation qui est né au sein même de la mollarchie khomeïnyste et se développe au cœur du système. La société civile a joué le rôle d’arbitre en soutenant les islamistes éclairés et modernistes du président Khatami contre les conservateurs et en leur permettant de remporter les élections. Le président iranien effectue une lecture du Coran adaptée aux exigences de notre temps et élève les valeurs de liberté et de modernité à un rang fondateur. Le reflux idéologique de l’islamisme pionnier en Iran donne le signal de la retraite générale.

 

Les islamistes incarnent incontestablement une volonté de changement, qui est à la mesure des frustrations et des malaises ressentis par la société. Face à cette situation, ils hésitent entre deux voies : d’une part, celle qui se tourne vers le passé et prône le retour aux pratiques et aux valeurs qui prévalaient à l’époque du Prophète et de ses premiers successeurs ; de l’autre, celle qui regarde vers l’avenir et préconise de résoudre la crise multiforme qui frappe les sociétés islamiques en rattrapant la modernité avec les moyens adaptés. Le premier courant est majoritairement sunnite et arabe. Il exerce un « terrorisme intellectuel à géométrie variable » contre les élites qui plaident pour une approche moderniste de l’islam. Le second prend souvent ses racines et son essor auprès des chiites en Iran. Il nous paraît plus probable que la renaissance des sociétés islamiques se fasse en appliquant la méthode préconisée par les modernistes : engager un mouvement tourné vers l’avenir en profitant de l’expérience de l’Occident, au lieu de se réfugier dans un repli isolationniste en magnifiant un passé très lointain. Pour qu’un véritable dialogue s’engage entre ces deux civilisations, il faudra attendre que les intellectuels islamiques éclairés parviennent à libérer l’islam de la tutelle qui pèse sur lui, ouvrant ainsi la voie à un partenariat entre deux puissances démographiquement égales, mais dont les réalisations dans d’innombrables domaines souffrent d’immenses inégalités.

Plusieurs expériences en la matière pourraient inspirer les Etats arabes, à commencer par celle qui a permis à la Malaisie, ce pays musulman d’Asie de 22 millions d’habitants, de décoller économiquement en moins de vingt ans, alors qu’il ne dispose pas d’importantes ressources naturelles. Entre 1993 et 1999, ce pays a énormément développé ses exportations, qui sont passées de 46 à 80 milliards de dollars. Les « dragons » du Sud-Est asiatique ont réussi un développement économique spectaculaire que plus d’un Etats arabes envie, sans pour autant adopter la démocratie. La percée asiatique s’explique par le fait que les Etats en question ne se sont pas embarrassés de considérations idéologiques ; ils se sont fixé pour objectif d’accéder au progrès, quelle que soit la nature du modèle à imiter et ont investi dans les filières scientifiques et technologiques, sans chercher à rejeter leurs échecs passés sur de « fantomatiques obstacles venus de l’étranger […] ».

 

Les musulmans sont tiraillés entre trois forces : celle du statu quo incarné par les pouvoirs établis, souvent autoritaires, dont le seul souci est de durer ; celle des différents courants islamistes, nostalgiques d’une grandeur déchue ; enfin, l’appel de la modernité qui leur parvient par le biais de la technologie occidentale, à savoir Internet et les émissions télévisées captées grâce aux paraboles qui fleurissent sur les toits arabe. Sur les 120 millions de raccordés pour l’ensemble de la planète, seuls 500.000 Arabes (sur 275 millions de personnes) sont abonnés au réseau des réseaux, tout en étant soumis à une sévère censure par leurs gouvernements respectifs, contre autant d’abonnés pour le seul Israël. Mais la demande de raccordement à Internet ne cesse d’augmenter ; en juin 1999, ce médias a même fait son apparition dans la deuxième ville sainte de l’islam, Médine, où les non-musulmans sont interdits de passage et de séjour ; il a été installé dans un café, situé face à la Grande Mosquée où est enterré le Prophète. Récemment autorisé en Arabie, Internet, bien qu’il soit soumis à la censure, est devenu le premier lieu de la libre expression, lors des « salons » qui se tiennent le soir. Il a eu tel succès que les utilisateurs ont fait grève pour contraindre les autorités à baisser le tarif des connexions. Les autorités publiques s’inquiètent à l’idée que leurs ressortissants puissent communiquer entre eux ou avec l’étranger, sans pouvoir contrôler tous leurs messages.

 

Prenant prétexte de son conflit avec Israël, la Syrie a empêché l’introduction de cet instrument de communication jugé « potentiellement subversif », à l’exception de quelques privilégiés, et la Tunisie du président Ben Ali impose une autorisation préalable pour le raccordement à Internet et prévient les utilisateurs qu’ils sont soumis à la censure. En réalité, les gouvernements arabes redoutent moins l’influence de l’Occident sur leurs populations que celle des réseaux islamistes qui ont créé leurs propres sites et ont fortement marqué de leur présence cet incontournable média, alors qu’aucun autre courant intellectuel arabe ne s’est organisé pour faire face au quasi-monopole islamiste, qui bénéficie du soutien financier de généreux donateurs dans le Golfe.

 

Un autre facteur de progrès réside dans l’éducation de la femme et sa prise de conscience des exigences du monde moderne, même dans les sociétés arabes les plus fermées, comme l’Arabie. Car il est impossible de donner aux femmes l’accès à l’enseignement supérieur et de leur laisser découvrir, grâce aux paraboles et aux voyages en Occident, la condition de leurs semblables à travers le monde, tout en les traitant socialement et juridiquement comme des mineures à vie. L’appel du progrès et la soif croissante de liberté sont si forts qu’ils ont secoué les traditions ancestrales saoudiennes. Beaucoup de femmes revendiquent désormais un statut « moderne », compatible avec leur désir d’exercer une profession et d’avoir une perspective de carrière. En outre, il n’est pas concevable de faire cohabiter indéfiniment la modernité en matière de connaissances et de mode de consommation avec l’ultra-conservatisme social. Dès 1997, l’épouse du gouverneur de Dubaï dans les Emirats arabes unis, Bouchra Bint Mouhammad, a bravé les interdits en apparaissant publiquement tête nue et visage découvert. En 1999, l’émir du Qatar, cheikh Hamad Bin Khalifa Al-Thani, a accordé à la femme le droit de vote et d’éligibilité. Mais une régression s’est produite dans l’un des émirats du Golfe, le Koweït, lorsque le seul Parlement démocratiquement élu au sein de ces monarchies a rejeté, en décembre 1999, le projet de loi qui accordait aux femmes leurs droits politiques. Les députés islamistes et conservateurs ont lourdement pesé sur l’issue de ce vote. Deux femmes, Leila Osman et Aliah Chouäib, mènent dans ce pays un combat courageux contre les islamistes qui les harcèlent et leur refusent toute liberté d’expression. A terme, la confrontation semble inévitable entre les forces de progrès et les forces conservatrices, pour définir la place de la femme dans la société. Sur cette question, les islamistes sont plus tributaires des traditions de leurs pays respectifs qu’ils ne sont attachés à une ligne doctrinale uniforme, même si, dans le Coran, le rôle de la femme au foyer, sa tenue vestimentaire et ses relations de subordination à l’égard de son tuteur (père, frère, mari) sont clairement définis et laissent peu de place à l’interprétation des oulémas. Ainsi, le rôle social des élites féminines dans les sociétés du Proche-Orient et en Afrique du Nord est beaucoup plus reconnu que dans les pays du Golfe. Les femmes s’en trouvent évidemment plus émancipées et participent davantage à la vie de la société.

 

En l’espace d’une génération, le monde arabe s’est détaché de certaines pratiques culturelles empruntées à l’Occident et s’est attaché à observer ses propres valeurs cultuelles. Dans les années 70, les mœurs sociales n’étaient que faiblement empruntes de marques de dévotion individuelle ; l’activité culturelle inspirée de l’islam ou conforme à ses enseignements était quasiment absente, de même que les partis islamistes engagés. Au fil des ans, et notamment au lendemain de la Révolution khomeinyste et de l’invasion de l’Afghanistan, nous avons assisté à l’émergence des Hezbollahs et autres partis islamistes dans tous les pays arabes, à l’apparition d’une littérature islamiste, à l’observation de tout ou partie de la loi islamique dans les Etats arabes, au retour en force du foulard islamique qui a également touché les communautés musulmanes émigrées en Occident, à la disparition progressive des débits de boisson dans ces pays… La grande mosquée de la Mecque, dont la surface a été décuplée à la suite de travaux d’agrandissement, est prise d’assaut pendant le mois de Ramadan, durant lequel elle abrite jusqu’à deux millions de pèlerins pour la prière du soir (taraouihs). Cette ferveur, qui est l’expression socioculturelle d’une identité islamique, tient à marquer son opposition à la société occidentale et se maintient en dépit de l’échec de l’islamisme militant à vocation politique. Les islamistes ont progressivement réussi à dicter aux sociétés arabes certaines de leurs « normes de la conduite islamique agréées ».

 

Les chercheurs s’accordent la plupart du temps sur le diagnostic qu’ils font de l’état général des pays arabes, mais divergent souvent en ce qui concerne l’évolution du mouvement de contestation islamiste ; ainsi, l’Américain Graham Fuller, ancien responsable des « prévisions  long terme » à la CIA entre 1982 et 1987, a dressé un constat très pessimiste de l’avenir des régimes arabes et a annoncé, en 1996, le proche effondrement du pouvoir algérien et l’accession des islamistes au pouvoir, puis, un an plus tard, celui de la monarchie saoudienne. Il s’est lourdement trompé, car il n’a pas suffisamment pris en compte la capacité des régimes à résister. Ceux-ci ne sont nullement représentatifs de leurs peuples ; appuyés sur leurs clans respectifs, qu’ils impliquent volontairement dans la corruption pour instaurer une solidarité clanique face à des menaces extérieures, et sur les forces de l’ordre, ils ne reculent devant aucune pratique et répriment sans états d’âme les opposants. Les seuls cas où l’islamisme a remporté d’incontestables succès sont ceux où il bénéficie du franc soutien des régimes, comme le wahhabisme en Arabie et le Hezbollah au Liban. Le succès de cette organisation est dû au fait que le Parti de Dieu – qui a sacrifié des centaines de combattants, dont le propre fils du secrétaire général du Parti – a servi d’instrument dans la stratégie de la Syrie et de l’Iran et a bénéficié du soutien déterminant des deux Etats dans leur lutte contre l’armée israélienne. Dans cette perspective, la Syrie a obligé le gouvernement libanais à considérer le Hezbollah comme étant l’incarnation de la « résistance » face à l’occupation israélienne du Sud. La Syrie a doté cette milice, directement ou par le biais de l’Iran, des armes nécessaires pour harceler les forces d’occupation. Elle a bénéficié d’une liberté de mobilisation, de recrutement, d’action militaire et sécuritaire dans le cadre bien défini des intérêts de ses parrains étatiques. Mais le jour où Damas signera la paix avec Israël, le Hezbollah n’aura d’autre choix que de déposer les armes et de rentrer dans le rang. Faute de quoi, il implosera par le biais des agents syriens qui sont déjà implantés dans ses structures politiques et militaires. Les récalcitrants connaîtront une impitoyable répression.

 

A ce jour, les régimes arabes ont affiné leur stratégie de « bunkérisation ». La sécurité des chefs d’Etat et celle des gouvernements sont très bien assurées. Les coups d’Etat ne sont plus une tâche aisée, comme dans les années 60. Les officiers, notamment  islamistes, sont étroitement surveillés ; leurs promotions sont freinées et ils restent confinés à des fonctions subalternes. Les mouvements islamistes se retrouvent donc dans une impasse, car ils ne peuvent accéder au pouvoir ni par les urnes ni par les armes. D’où les irruptions de violence, plus ou moins graves, qui ponctuent l’actualité internationale et font figurer ces mouvements en bonne place dans la rubrique du terrorisme.

 

Une seule organisation islamiste échappe encore au contrôle des Etats, qu’ils soient arabes ou occidentaux : celle d’Al-Ka’ida, dirigée par le milliardaire saoudien Oussama Bin Laden depuis son sanctuaire afghan. Cette organisation transnationale, très déterminée dans son combat contre l’Occident, pourrait abriter des armes de destruction massive. Toutes les tentatives qui ont été menées pour capturer ou éliminer son fondateur ont échoué. Mais ce « Che Guevara de l’islam » sait qu’il est recherché par de nombreux Etats : les Etats-Unis, la Russie, la France, la Grande Bretagne, mais aussi l’Arabie Saoudite et l’Egypte, et mesure combien ses chances sont minces d’échapper à la poursuite dont il fait l’objet. Son éventuelle élimination fera-t-elle disparaître la « nouvelle génération » de la violence islamiste, ou conduira-t-elle au contraire à forger le mythe d’un nouveau martyr, dont le souvenir inspirera d’autres Che Guevara de l’islam ? Car Bin Laden n’est que le porte-parole d’un puissant courant qui s’appuie sur une doctrine fortement enracinée dans la culture islamique et soutenue par le « Vatican wahhabite » d’Arabie.

 

Les peuples musulmans abordent le XXIème siècle dans un climat de malaise et de violence, et avec un sentiment d’humiliation. Ils sont à la recherche de leur identité, s’interrogent sur leur rôle et leur place dans le monde, et veulent participer à la marche du monde, en refusant de rester à la traîne des grandes civilisations. Mais ils devront encore affronter de nombreuses épreuves, avant de parvenir à restaurer leur identité, à s’émanciper sur le plan culturel et à emprunter la voie du progrès technologique. Après la faillite de l’islamisme violent des années 90, et devant l’incurie des régimes, une relève islamiste, dont on ne connaît pas encore les contours, prendra, à n’en pas douter, le relais de la vague révolue.

 

Antoine Basbous