Le XXème siècle
sest achevé sur un véritable désastre pour la mouvance islamiste radicale dans
les pays arabes, qui a réduit ses chances daccéder au pouvoir dans le court terme.
Prêchant une doctrine en rupture avec le monde moderne, usant dune violence
aveugle, les islamistes divisés, manipulés par les Polices politiques et diabolisés aux
yeux des populations, ont perdu les batailles quils avaient engagées contre les
gouvernements établis, car ils ont affronté les pouvoirs autoritaires sur leur
terrain privilégié : celui de la violence et de la répression. Les régimes
arabes, quils soient monarchiques ou « républicains » ces
derniers battent tous des records de longévité et tendent systématiquement à instaurer
des dynasties à chaque fois quils ont une descendance
se défendent avec leur dernière énergie, sans avoir à se soucier de leur image
auprès des opinions publiques nationale, arabe ou internationale.
La première nest jamais prise en compte
dans ces « démocraties » où les présidents sont très souvent élus,
réélus ou plébiscités jusquà leur mort ou leur renversement par
une majorité qui frôle ou dépasse 99% des votants. Les échéances électorales, quand
elles existent, ont pour vocation de légitimer les régimes discrédités et de leur
donner un verni démocratique. Abdel Bari Atouane, directeur du quotidien londonien Al-Quds
Al-Arabi, à la double reconduction, sans suspense et à trois jours
dintervalle, des deux chefs dEtats yéménite égyptien, à lautomne
1999 : « Aucun chef dEtat arabe ne perd les élections ou les
référendums quil organise. [
] Sinon aucune consultation ne serait
programmée. Les résultats sont arrêtés avant même les élections ».
Les démocraties occidentales ont toujours
opté pour ce quelles considèrent un « moindre mal » entre un
pouvoir corrompu et déconsidéré quelles connaissent, et des
« aventuriers » islamistes même quand ceux-ci sortent vainqueurs
dun rarissime scrutin libre, comme le FIS en Algérie qui menacent
dexporter la révolution. Lopinion publique internationale, instruite par le
précédent iranien, influencée par les choix de ses gouvernants et alarmée par les
opérations spectaculaires des islamistes, sest souvent montrée compréhensive,
voire complice, de la répression menée par les régimes arabes autoritaires contre les
islamistes. Lexigence démocratique formulée par lOccident saffaiblit
lorsquelle doit bénéficier aux mouvements islamistes, mais elle ressurgit avec
vigueur pour condamner les Etats qui résistent à Washington, comme lIrak. Aussi
paradoxal que cela paraisse, lOccident a offert, à travers la capitale britannique,
un refuge aux idéologues les plus violents de lislamisme arabe pourchassés par
leurs gouvernements ; Londres est devenue incontestablement la capitale
intellectuelle et le QG de la mouvance radicale islamiste, reléguant bien loin derrière
elle la capitale afghane, Kaboul.
Enfin, lopinion publique arabe est
généralement réduite au silence par des gouvernements autoritaires. La société civile
nest invitée à sexprimer que pour applaudir les pouvoirs en place. Les
régimes compriment les libertés individuelles et contrôlent souvent les médias en
recourant à la censure, à la répression des intellectuels, des artistes, des
journalistes, et à la suspension des titres. Ils pèsent sur le capital social des
entreprises de presse et influencent la répartition discrétionnaire de la publicité. Le
souci de leur image a conduit plusieurs Etats pétroliers à créer des médias en Europe,
afin de sadresser à leur opinion publique au moyen dinstruments qui
échappent à la suspicion, puisquils paraissent hors de leurs frontières.
Est-ce à dire pour autant que le danger
islamiste soit définitivement écarté ?
Bien que nous abordons la fin dun cycle
qui débouche sur une nouvelle situation, nous sommes bien loin de conclure à la fin de
lislamisme comme idéologie politico-religieuse qui aspire à exercer le pouvoir,
condamne les « déviants », prononce des exclusions, prône et exerce la
violence. Compte tenu de la permanence des causes qui ont favorisé lémergence et
le développement de lislamisme contemporain, nous assisterons dans lavenir à
de nouvelles reviviscences de ce phénomène, notamment dans des pays qui nont pas
connu les affres de la violence ou de la guerre civile, alors que cette violence se
poursuit avec une intensité variable en Algérie, là où elle a fait irruption en 1992.
Les jeunes entités arabes, dont la tradition
étatique est souvent récente, ont beaucoup souffert de la colonisation. La plus sévère
et la plus longue bien quelle ait été longtemps tolérée puisquil
sagissait dun califat islamique a été celle des Ottomans. La durée
de cette colonisation a parfois excédé quatre siècles dans certaines régions arabes.
La colonisation européenne, qui est intervenue relativement sur le tard, a également eu
des conséquences négatives. Le fait quelle ait été exercée par des puissances
de culture chrétienne a causé une blessure psychologique chez les peuples musulmans. Par
la suite, la rhétorique qui a servi à justifier le retard pris par les Arabes sur le
reste du monde a largement incriminé les Etats européens. La blessure coloniale a été
dautant plus douloureuse que le Prophète Mouhammad sétait adressé au peuple
arabe avec ces termes : « Vous formez la meilleure communauté créée par
les hommes... » (Coran, Sourate III, Verset 110).
Cette première blessure a été aggravée par
une seconde : linstallation triomphante de lEtat dIsraël dans ces
marches du Levant considéré comme une terre dIslam. Lhumiliation a
atteint son comble lorsque le petit Etat hébreu a réussi à défaire et combien
de fois ? ses voisins arabes, avant de devenir lunique puissance
nucléaire dans la région et la superpuissance moyen-orientale. Géant économique à
léchelle régionale, Israël a exporté pour plus de 24 milliards de dollars en
1998, contre moins de 11 milliards pour ses quatre voisins arabes réunis, alors que
lEtat hébreu ne compte que 5,85 millions dhabitants contre 88 pour ses
voisins immédiats. Le PNB par habitant sélève à 16770 dollars en Israël, alors
quil dépasse à peine 3100 dollars pour le plus performant de ses voisins, le
Liban. Les islamistes, qui attribuent le succès de lEtat hébreu au complot
occidental, mais surtout au respect de la nature et de lidentité juive de
lEtat, se montrent très nostalgiques des premiers temps de lislam. Ils
rappellent les conquêtes des armées islamiques, à lépoque des salafs (les
successeurs du Prophète) et lavance des savants musulmans à laube de
lislam sur leurs homologues européens. Ils attribuent le succès de leurs ancêtres
à lapplication de la Charia (la loi islamique) et rejettent les
pouvoirs établis qui ne la respectent pas et sont de ce fait incapables de donner à
lislam sa place et son rayonnement au sein de la communauté internationale. Après
avoir envahi lAfrique du Nord, les armées islamiques avaient franchi le détroit de
Jabal Tarek (lactuel détroit de Gibraltar) en 711, pour installer le califat en
Andalousie pendant sept siècles. On est aujourdhui surpris de lintensité de
la phobie des Arabes à légard dIsraël ; ils lui imputent la
responsabilité de tous leurs maux et manifestent une grande réticence à souvrir
sur lEtat hébreu, de peur dêtre dominés culturellement et économiquement
par ce pays.
Linsatisfaction des islamistes est
justifiée et légitime. Les régimes arabes, dans leur écrasante majorité,
représentent aujourdhui lun des derniers bastions de la dictature dans le
monde. Les Etats islamiques, en général, et arabes, en particulier, ont pris un retard
considérable sur le monde moderne : 65 millions dArabes abordent le troisième
millénaire en étant analphabètes (soit environ le quart de la population totale) ;
le chômage atteint officiellement 14% de la population active (il
est sans doute supérieur au double du taux annoncé) ; le nombre dArabes qui
vivent sous le seuil de pauvreté (moins dun dollar par jour) est estimé à 70
millions de personnes par une agence de lONU ; le nombre de réfugiés arabes
les place au premier rang des réfugiés au monde ; le système éducatif est si
archaïque quil exclut les enseignements scientifiques adaptés aux filières
technologiques, au profit de lenseignement religieux ; les trois prix Nobel, dans
les domaines scientifiques, qui appartiennent à lislam (un Pakistanais en 1979, un
Albanais en 1998 et un Egyptien en 1999, si lon exclue deux Libanais chrétiens) ont
effectué leurs recherches dans des laboratoires en Occident et au profit de leur
nationalité dadoption ; le nombre de biens de consommation fabriqués par les
Arabes est dérisoire et ils sont s contraints dimporter
lessentiel de leurs besoins alimentaires. Dans la mesure où la croissance
démographique est totalement incontrôlée le nombre des Arabes passera de 275
millions à la fin du XXème siècle à 360 millions en 2010 et à 500 millions
en 2025 les perspectives économiques sont loin dêtre prometteuses. La
croissance économique, souvent médiocre, est bien inférieure à 7% par an taux
nécessaire pour accompagner lexplosion démographique et satisfaire les besoins
élémentaires de la population. En outre, les pays arabes nattirent que 1% des
centaines de milliards de dollars des investissements internationaux à la recherche de
nouvelles opportunités, dont le montant devrait dépasser 1300 milliards de dollars en
lan 2000. Le grave manque de liberté, lenvironnement politique, juridique,
bureaucratique et fiscal inadéquat, ainsi que les infrastructures défectueuses
constituent les obstacles majeurs qui découragent les entrepreneurs internationaux. Selon
une étude de la Banque mondiale, citée par léconomiste Henri Azzam, les chefs
dentreprises arabes consacrent environ 30% de leur temps à résoudre les problèmes
qui surviennent avec ladministration gouvernementale.
Un chiffre traduit cruellement le désespoir
des peuples arabes : en 1998, un millier de candidats à lémigration
clandestine ont péri en franchissant le détroit de Gibraltar. Le ministère marocain de
lIntérieur assure avoir arrêté 17000 clandestins qui cherchaient à effectuer
leur aliah (montée) vers lEurope promise, alors que Madrid estime
le nombre de ceux qui tentent de sintroduire clandestinement dans le pays à 30000
nord-africains par an. Si lOccident devait ouvrir la porte de lémigration,
combien de jeunes Arabes resteraient dans leurs pays dorigine, au Sud et à
lEst de la Méditerranée ? Lhémorragie toucherait dabord les
cadres éduqués, dont la présence est nécessaire au progrès de leurs sociétés
dorigine. En août 1998, sur les deux cents jeunes marocains, majoritairement issus
des partis de la coalition au pouvoir, qui ont participé au Festival international de la
jeunesse réuni au Portugal, une petite trentaine seulement est revenue au pays. Les
autres se sont « évaporés » en Europe, à la recherche dun travail,
fut-il clandestin. Jamais lURSS déclinant navait connu un taux si élevé de
désertion.
Plus grave encore, linhospitalité à
légard des investissements internationaux provoque la fuite des capitaux arabes,
qui émigrent vers des contrées plus accueillantes. En 1999, alors que lendettement
de ces pays sélève à plus de 225 milliards de dollars, les avoirs de leurs
ressortissants placés à létranger sont estimés à 800 milliards de dollars. Car
le capital déteste les incertitudes, les zones de turbulence politique, la bureaucratie,
lespionnite aiguë des Etats autoritaires, le manque de transparence,
lomnipotence des pouvoirs, le harcèlement administratif
La frustration est
également alimentée par le fait que le sous-sol arabe renferme plus de 60% des réserves
avérées de pétrole brut dans le monde, sans que les Arabes ne parviennent à
déterminer son prix, ni à se servir de cette richesse comme dune arme politique.
Et larmée américaine campe depuis 1990 dans les monarchies du Golfe qui
détiennent les principaux ressources en pétrole dans le monde.
En dépit des dépenses
colossales qui sont affectées à la défense et à la sécurité supérieures à
30% des budgets arabes , les armées de ces pays ont rarement démontré leur
efficacité au combat, alors que leurs redoutables polices politiques maintiennent un
ordre souvent stalinien, et ne reculent devant aucune pratique : internement sans
jugement des opposants et des militants des droits de lHomme ils sont 45000
prisonniers dopinion au minimum, selon Me Patrick Baudouin, le président de la
Fédération internationale des Ligues des droits de lHomme (FIDH) procès fabriqués de toutes pièces, multiplication des
tribunaux militaires ou de sécurité de lEtat, exécutions extrajudiciaires... Par
leurs pratiques, les régimes arabes, quils appartiennent à des partis islamiques
ou encore à des formations hostiles à cette mouvance, se posent en champions du
non-respect des droits de leurs citoyens.
Enfin, les islamistes
souffrent de labsence de solidarité entre les différents Etats arabes, qui a volé
en éclats après linvasion du Koweït par lIrak en 1990. Aujourdhui,
plus que jamais, la politique arabe se fait à Washington. Et malgré les cent trente-deux
accords interarabes sur les échanges bilatéraux, seulement 7% du commerce global arabe
seffectue entre ces pays. Les ressortissants arabes rencontrent souvent plus de
difficultés pour obtenir un visa pour un pays « frère » que pour un pays non
arabe, tant la suspicion est grande dans des Etats où les Services secrets tiennent les
commandes. Et les régimes arabes, tout en réprimant sévèrement leurs propres
islamistes, hébergent et financent ceux des autres pays arabes avec lesquels ils sont en
conflit.
Cette crise multiforme, à laquelle
sajoute linconscience des gouvernements, et la courbe démographique (environ
55% des Arabes sont âgés de moins de vingt ans), favorisent
« lémigration » des jeunes vers les mouvements radicaux qui ont
prospéré à labri des mosquées et ont promis le changement.
Les musulmans en général et les islamistes
en particulier, sils saccordent à dresser un constat déchec de la
situation de leurs pays, divergent sur le remède à prescrire. Privées dun clergé
unificateur, leurs doctrines, à limage de leurs courants, foisonnent et diffèrent
dun pays à lautre, et sont loin de former une « internationale ».
Et il existe dimportants désaccords à lintérieur même de chaque mouvance.
Les « afghans arabes », aux ordres de leur chef, le dissident saoudien Oussama
Ben Laden, représentent la notable exception à cette règle.
Léclatement du courant islamiste
favorise son échec, face à la répression des Etats. Les Frères musulmans
lorganisation islamique la plus ancienne et la plus structurée nont
pas su renouveler leurs élites et ont perdu le monopole de la « normalité »
islamique, ouvrant la voie à la vague islamiste contestataire.
Devant ce sombre tableau du monde arabe, où
une dizaine dEtats vivent sans discontinuer depuis trente ou quarante ans sous le
régime très commode de l« état durgence », on ne peut que
souscrire au constat de lécrivain égyptien, Mouhammad Hassanaïn Haïkal :
« Les Arabes fortunés ont émigré en Occident et les pauvres vers les mosquées ».
Car ces lieux de rassemblement et de prière sont le seul espace qui tolère une relative
liberté dexpression et de contestation des régimes. Les partis politiques sont
souvent interdits, à lexception du parti au pouvoir et des formations satellites
tenues en sous-mains par les services secrets, pour donner lillusion du
multipartisme. Plus de dix ans après leffondrement du Mur de Berlin,
limitation du modèle soviétique de dictature « progressiste » par les
régimes arabes « républicains » survit à la disparition de son idéal
déconsidéré. Après la défaite du nationalisme arabe et de son corollaire, le
socialisme, le dernier espoir sest reporté sur la seule idéologie authentiquement
arabe : celle de lislam.
Mais sils accédaient un jour au pouvoir
par la voie des urnes, les islamistes ne se comporteraient pas différemment des régimes
quils combattent et tourneraient, sans nul doute, la page dune éventuelle
alternance, car celle-ci profiterait aux « mécréants » qui sécartent
de lapplication intégrale de la Charia. Dans leur ensemble, les
mouvements islamistes qui prônent lapplication de la loi divine
(« lislam est la solution »), au détriment de celles qui sont
élaborées par les hommes ne peuvent promouvoir les valeurs de la démocratie,
puisque celle-ci accorde aux hommes le soin de légiférer et, éventuellement, de
contredire les lois du Prophète. Le même sort serait réservé aux droits de
lhomme puisque le statut des « minorités », comme celui de la femme, du
chrétien et du juif, est clairement défini par le Coran et la Sounna. La doctrine
des islamistes, qui se résume vaguement à lapplication de la loi islamique
interprétée par leur soin, ainsi que leurs pratiques semblent peu compatibles avec les
règles de la démocratie et du respect des droits de lhomme. Tant que lislam
sera dominé par des oulémas qui prônent une interprétation littérale des textes
sacrés, les valeurs universelles défendues par lOccident sarrêteront aux
portes des Etats islamiques. Or, les musulmans éclairés qui veulent adapter le contenu
de lislam authentique aux exigences de lépoque moderne, comme le professeur
Nasr Hamed Abou Zeïd, sont les victimes dun terrorisme qui les contraint à
lexil ou les réduit au silence. Pour les islamistes, les valeurs de lOccident
sont relatives puisquelles sont conçues par les hommes, alors que les leurs
sont absolues, puisquelles ont été dictées par le Prophète.
Lexpérience islamiste du couple
Tourabi-Bachir, qui a pris le pouvoir au Soudan à la faveur dun coup dEtat en
1989, et qui sest achevée dix ans plus tard par un deuxième coup dEtat, sans
effusion de sang, mené par le général Al-Bachir contre lidéologue Tourabi,
na pas laissé un souvenir impérissable dans la mémoire du peuple soudanais.
Lislamisme dans sa version soudanaise na pas réussi à instaurer un modèle
viable de développement économico-social « islamique » ; les problèmes
du pays nont fait que saggraver : les libertés se sont réduites, la
pauvreté reste très élevée, la guerre et la famine se poursuivent dans le Sud. En
revanche, lévolution de la situation iranienne se révèle prometteuse
puisquil sagit dun processus de libéralisation qui est né au sein
même de la mollarchie khomeïnyste et se développe au cur du système. La
société civile a joué le rôle darbitre en soutenant les islamistes éclairés et
modernistes du président Khatami contre les conservateurs et en leur permettant de
remporter les élections. Le président iranien effectue une lecture du Coran adaptée aux
exigences de notre temps et élève les valeurs de liberté et de modernité à un rang
fondateur. Le reflux idéologique de lislamisme pionnier en Iran donne le signal de
la retraite générale.
Les islamistes incarnent incontestablement une
volonté de changement, qui est à la mesure des frustrations et des malaises ressentis
par la société. Face à cette situation, ils hésitent entre deux voies :
dune part, celle qui se tourne vers le passé et prône le retour aux pratiques et
aux valeurs qui prévalaient à lépoque du Prophète et de ses premiers
successeurs ; de lautre, celle qui regarde vers lavenir et préconise de
résoudre la crise multiforme qui frappe les sociétés islamiques en rattrapant la
modernité avec les moyens adaptés. Le premier courant est majoritairement sunnite et
arabe. Il exerce un « terrorisme intellectuel à géométrie variable » contre
les élites qui plaident pour une approche moderniste de lislam. Le second prend
souvent ses racines et son essor auprès des chiites en Iran. Il nous paraît plus
probable que la renaissance des sociétés islamiques se fasse en appliquant la méthode
préconisée par les modernistes : engager un mouvement tourné vers lavenir en
profitant de lexpérience de lOccident, au lieu de se réfugier dans un repli
isolationniste en magnifiant un passé très lointain. Pour quun véritable dialogue
sengage entre ces deux civilisations, il faudra attendre que les intellectuels
islamiques éclairés parviennent à libérer lislam de la tutelle qui pèse sur
lui, ouvrant ainsi la voie à un partenariat entre deux puissances démographiquement
égales, mais dont les réalisations dans dinnombrables domaines souffrent
dimmenses inégalités.
Plusieurs expériences en la matière
pourraient inspirer les Etats arabes, à commencer par celle qui a permis à la Malaisie,
ce pays musulman dAsie de 22 millions dhabitants, de décoller économiquement
en moins de vingt ans, alors quil ne dispose pas dimportantes ressources
naturelles. Entre 1993 et 1999, ce pays a énormément développé ses exportations, qui
sont passées de 46 à 80 milliards de dollars. Les « dragons » du Sud-Est
asiatique ont réussi un développement économique spectaculaire que plus dun Etats
arabes envie, sans pour autant adopter la démocratie. La percée asiatique
sexplique par le fait que les Etats en question ne se sont pas embarrassés de
considérations idéologiques ; ils se sont fixé pour objectif daccéder au
progrès, quelle que soit la nature du modèle à imiter et ont investi dans les filières
scientifiques et technologiques, sans chercher à rejeter leurs échecs passés sur de
« fantomatiques obstacles venus de létranger [
] ».
Les musulmans sont tiraillés entre trois
forces : celle du statu quo incarné par les pouvoirs établis, souvent
autoritaires, dont le seul souci est de durer ; celle des différents courants
islamistes, nostalgiques dune grandeur déchue ; enfin, lappel de la
modernité qui leur parvient par le biais de la technologie occidentale, à savoir
Internet et les émissions télévisées captées grâce aux paraboles qui fleurissent sur
les toits arabe. Sur les 120 millions de raccordés pour lensemble de la planète,
seuls 500.000 Arabes (sur 275 millions de personnes) sont abonnés au réseau des
réseaux, tout en étant soumis à une sévère censure par leurs gouvernements
respectifs, contre autant dabonnés pour le seul Israël. Mais la demande de
raccordement à Internet ne cesse daugmenter ; en juin 1999, ce médias a même
fait son apparition dans la deuxième ville sainte de lislam, Médine, où les
non-musulmans sont interdits de passage et de séjour ; il a été installé dans un
café, situé face à la Grande Mosquée où est enterré le Prophète. Récemment
autorisé en Arabie, Internet, bien quil soit soumis à la censure, est devenu le
premier lieu de la libre expression, lors des « salons » qui se tiennent le
soir. Il a eu tel succès que les utilisateurs ont fait grève pour contraindre les
autorités à baisser le tarif des connexions. Les autorités publiques sinquiètent
à lidée que leurs ressortissants puissent communiquer entre eux ou avec
létranger, sans pouvoir contrôler tous leurs messages.
Prenant prétexte de son conflit avec Israël,
la Syrie a empêché lintroduction de cet instrument de communication jugé
« potentiellement subversif », à lexception de quelques privilégiés,
et la Tunisie du président Ben Ali impose une autorisation préalable pour le
raccordement à Internet et prévient les utilisateurs quils sont soumis à la
censure. En réalité, les gouvernements arabes redoutent moins linfluence de
lOccident sur leurs populations que celle des réseaux islamistes qui ont créé
leurs propres sites et ont fortement marqué de leur présence cet incontournable média,
alors quaucun autre courant intellectuel arabe ne sest organisé pour faire
face au quasi-monopole islamiste, qui bénéficie du soutien financier de généreux
donateurs dans le Golfe.
Un autre facteur de progrès réside dans
léducation de la femme et sa prise de conscience des exigences du monde moderne,
même dans les sociétés arabes les plus fermées, comme lArabie. Car il est
impossible de donner aux femmes laccès à lenseignement supérieur et de leur
laisser découvrir, grâce aux paraboles et aux voyages en Occident, la condition de leurs
semblables à travers le monde, tout en les traitant socialement et juridiquement comme
des mineures à vie. Lappel du progrès et la soif croissante de liberté sont si
forts quils ont secoué les traditions ancestrales saoudiennes. Beaucoup de femmes
revendiquent désormais un statut « moderne », compatible avec leur désir
dexercer une profession et davoir une perspective de carrière. En outre, il
nest pas concevable de faire cohabiter indéfiniment la modernité en matière de
connaissances et de mode de consommation avec lultra-conservatisme social. Dès
1997, lépouse du gouverneur de Dubaï dans les Emirats arabes unis, Bouchra Bint
Mouhammad, a bravé les interdits en apparaissant publiquement tête nue et visage
découvert. En 1999, lémir du Qatar, cheikh Hamad Bin Khalifa Al-Thani, a accordé
à la femme le droit de vote et déligibilité. Mais une régression sest
produite dans lun des émirats du Golfe, le Koweït, lorsque le seul Parlement
démocratiquement élu au sein de ces monarchies a rejeté, en décembre 1999, le projet
de loi qui accordait aux femmes leurs droits politiques. Les députés islamistes et
conservateurs ont lourdement pesé sur lissue de ce vote. Deux femmes, Leila Osman
et Aliah Chouäib, mènent dans ce pays un combat courageux contre les islamistes qui les
harcèlent et leur refusent toute liberté dexpression. A terme, la confrontation
semble inévitable entre les forces de progrès et les forces conservatrices, pour
définir la place de la femme dans la société. Sur cette question, les islamistes sont
plus tributaires des traditions de leurs pays respectifs quils ne sont attachés à
une ligne doctrinale uniforme, même si, dans le Coran, le rôle de la femme au foyer, sa
tenue vestimentaire et ses relations de subordination à légard de son tuteur
(père, frère, mari) sont clairement définis et laissent peu de place à
linterprétation des oulémas. Ainsi, le rôle social des élites féminines dans
les sociétés du Proche-Orient et en Afrique du Nord est beaucoup plus reconnu que dans
les pays du Golfe. Les femmes sen trouvent évidemment plus émancipées et
participent davantage à la vie de la société.
En lespace dune génération, le
monde arabe sest détaché de certaines pratiques culturelles empruntées à
lOccident et sest attaché à observer ses propres valeurs cultuelles. Dans
les années 70, les murs sociales nétaient que faiblement empruntes de
marques de dévotion individuelle ; lactivité culturelle inspirée de
lislam ou conforme à ses enseignements était quasiment absente, de même que les
partis islamistes engagés. Au fil des ans, et notamment au lendemain de la Révolution
khomeinyste et de linvasion de lAfghanistan, nous avons assisté à
lémergence des Hezbollahs et autres partis islamistes dans tous les pays
arabes, à lapparition dune littérature islamiste, à lobservation de
tout ou partie de la loi islamique dans les Etats arabes, au retour en force du foulard
islamique qui a également touché les communautés musulmanes émigrées en Occident, à
la disparition progressive des débits de boisson dans ces pays
La grande mosquée
de la Mecque, dont la surface a été décuplée à la suite de travaux
dagrandissement, est prise dassaut pendant le mois de Ramadan, durant lequel
elle abrite jusquà deux millions de pèlerins pour la prière du soir (taraouihs).
Cette ferveur, qui est lexpression socioculturelle dune identité islamique,
tient à marquer son opposition à la société occidentale et se maintient en dépit de
léchec de lislamisme militant à vocation politique. Les islamistes ont
progressivement réussi à dicter aux sociétés arabes certaines de leurs « normes
de la conduite islamique agréées ».
Les chercheurs saccordent la plupart du
temps sur le diagnostic quils font de létat général des pays arabes, mais
divergent souvent en ce qui concerne lévolution du mouvement de contestation
islamiste ; ainsi, lAméricain Graham Fuller, ancien responsable des
« prévisions long terme » à la CIA entre 1982 et 1987, a dressé un
constat très pessimiste de lavenir des régimes arabes et a annoncé, en 1996, le
proche effondrement du pouvoir algérien et laccession des islamistes au pouvoir,
puis, un an plus tard, celui de la monarchie saoudienne. Il sest lourdement trompé,
car il na pas suffisamment pris en compte la capacité des régimes à résister.
Ceux-ci ne sont nullement représentatifs de leurs peuples ; appuyés sur leurs clans
respectifs, quils impliquent volontairement dans la corruption pour instaurer une
solidarité clanique face à des menaces extérieures, et sur les forces de lordre,
ils ne reculent devant aucune pratique et répriment sans états dâme les
opposants. Les seuls cas où lislamisme a remporté dincontestables succès
sont ceux où il bénéficie du franc soutien des régimes, comme le wahhabisme en Arabie
et le Hezbollah au Liban. Le succès de cette organisation est dû au fait que le
Parti de Dieu qui a sacrifié des centaines de combattants, dont le propre fils du
secrétaire général du Parti a servi dinstrument dans la stratégie de la
Syrie et de lIran et a bénéficié du soutien déterminant des deux Etats dans leur
lutte contre larmée israélienne. Dans cette perspective, la Syrie a obligé le
gouvernement libanais à considérer le Hezbollah comme étant lincarnation
de la « résistance » face à loccupation israélienne du Sud. La Syrie
a doté cette milice, directement ou par le biais de lIran, des armes nécessaires
pour harceler les forces doccupation. Elle a bénéficié dune liberté de
mobilisation, de recrutement, daction militaire et sécuritaire dans le cadre bien
défini des intérêts de ses parrains étatiques. Mais le jour où Damas signera la paix
avec Israël, le Hezbollah naura dautre choix que de déposer les armes
et de rentrer dans le rang. Faute de quoi, il implosera par le biais des agents syriens
qui sont déjà implantés dans ses structures politiques et militaires. Les
récalcitrants connaîtront une impitoyable répression.
A ce jour, les régimes arabes ont affiné
leur stratégie de « bunkérisation ». La sécurité des chefs dEtat et celle
des gouvernements sont très bien assurées. Les coups dEtat ne sont plus une tâche
aisée, comme dans les années 60. Les officiers, notamment islamistes, sont
étroitement surveillés ; leurs promotions sont freinées et ils restent confinés
à des fonctions subalternes. Les mouvements islamistes se retrouvent donc dans une
impasse, car ils ne peuvent accéder au pouvoir ni par les urnes ni par les armes.
Doù les irruptions de violence, plus ou moins graves, qui ponctuent
lactualité internationale et font figurer ces mouvements en bonne place dans la
rubrique du terrorisme.
Une seule organisation islamiste échappe
encore au contrôle des Etats, quils soient arabes ou occidentaux : celle dAl-Kaida,
dirigée par le milliardaire saoudien Oussama Bin Laden depuis son sanctuaire afghan.
Cette organisation transnationale, très déterminée dans son combat contre
lOccident, pourrait abriter des armes de destruction massive. Toutes les tentatives
qui ont été menées pour capturer ou éliminer son fondateur ont échoué. Mais ce
« Che Guevara de lislam » sait quil est recherché par de
nombreux Etats : les Etats-Unis, la Russie, la France, la Grande Bretagne, mais aussi
lArabie Saoudite et lEgypte, et mesure combien ses chances sont minces
déchapper à la poursuite dont il fait lobjet. Son éventuelle élimination
fera-t-elle disparaître la « nouvelle génération » de la violence
islamiste, ou conduira-t-elle au contraire à forger le mythe dun nouveau martyr,
dont le souvenir inspirera dautres Che Guevara de lislam ? Car Bin
Laden nest que le porte-parole dun puissant courant qui sappuie sur une
doctrine fortement enracinée dans la culture islamique et soutenue par le
« Vatican wahhabite » dArabie.
Les peuples musulmans abordent le XXIème
siècle dans un climat de malaise et de violence, et avec un sentiment dhumiliation.
Ils sont à la recherche de leur identité, sinterrogent sur leur rôle et leur
place dans le monde, et veulent participer à la marche du monde, en refusant de rester à
la traîne des grandes civilisations. Mais ils devront encore affronter de nombreuses
épreuves, avant de parvenir à restaurer leur identité, à sémanciper sur le plan
culturel et à emprunter la voie du progrès technologique. Après la faillite de
lislamisme violent des années 90, et devant lincurie des régimes, une
relève islamiste, dont on ne connaît pas encore les contours, prendra, à nen pas
douter, le relais de la vague révolue.
Antoine Basbous |