La loi de Dieu est-elle supérieure à la loi des Hommes ? Loin
dêtre un vain sujet de débat entre intellectuels prétentieux, cette question
savère capitale dans la compréhension que nous nous faisons de la laïcité, et
par voie de conséquence, dans la compatibilité de lIslam et de la République. En
effet, la laïcité à la française stipule que la religion doit demeurer dans la sphère
privée, quen aucun cas elle ne doit interférer dans le domaine public,
quelle ne relève plus des sentiments personnels de chacun que dune
appréciation objective valable pour tous.
Peut-on séparer sphères publique et privée ?
Cette conception de la laïcité pose néanmoins un grave problème
pour le croyant quil soit musulman ou chrétien : par définition la
religion confère un sens à lexistence humaine parmi ses semblables, par
définition la religion nest pas concevable sans lAutre. En reconnaissant
lexistence de Dieu, le croyant se replace dans un projet transcendant dont tout
homme doit se sentir acteur et responsable. Dun point de vue musulman ou chrétien,
il demeure inconcevable que lHomme ne se souvienne de sa foi que par intermittences,
que durant loffice de vendredi ou dimanche sa foi lanime, que durant les
autres jours de la semaine rien ne le distingue de ses amis et collègues de travail. Le
Christ lui-même a passé sa vie à fustiger le comportement hypocrite des pharisiens qui
occupaient le premier rang à la synagogue sans pour autant appliquer les commandements de
Dieu à la sortie du temple.
Quoiquen pensent les partisans de laïcité à la française,
il est donc impossible pour un croyant digne de ce nom dabandonner sa foi à
lentrée des lycées, au seuil de ladministration publique, et plus encore au
chevet des mourants dans les hôpitaux. Prétendre que sa foi sarrête au contact de
lAutre ne relève pas seulement dune idée hérétique, mais savère
profondément égoïste et même dangereuse. Durant la seconde guerre mondiale, nombre de
chrétiens allemands refusèrent de se dresser contre lantéchrist nazi sous
prétexte que leur « obéissance au Führer dépasse toute autre considération ».
Le culte de lobéissance absolue à la loi des Hommes, lorsque cette dernière
savère contraire aux enseignements de sa foi, nest pas seulement ambigu, elle
trahit surtout un manque de confiance pour ne pas dire une incroyance totale envers Dieu.
Alors les islamistes ont-ils raison de refuser le principe dune
« loi divine inférieure à la loi de la République » ? Si nous
nous arrêtons à une vision intégriste dune laïcité intransigeante, sans doute
que oui. Par contre, si nous dépassons la lettre un peu brutale et autoritaire des lois
laïques de 1905 pour toucher à lesprit de la laïcité dans le sens noble du
terme, cette laïcité déjà en germe chez les humanistes de la Renaissance, la réponse
devient beaucoup moins évidente.
La loi de Dieu est générale, la loi des Hommes est particulière
En fait toute la question tourne sur la séparation du temporel et du
spirituel. Alors que les doctrines musulmane et chrétienne saccordent pour
revendiquer la supériorité intrinsèque du message divin sur les basses préoccupations
humaines, il semble quIslam et Christianisme divergent fondamentalement sur la
possible distinction entre domaines temporel et spirituel. Pour les Chrétiens en effet,
le problème dadaptation à la loi des Hommes cause beaucoup moins de difficulté
que pour les Musulmans. Le Christ lui-même exprima très tôt lidée que ce monde
dici-bas étant imparfait par nature, lapplication dune prétendue loi
divine serait toujours vaine : « Mon royaume nest pas ce monde »
(Jean 18, 36), ou encore « Rends à César ce qui appartient à César et à Dieu
ce qui appartient à Dieu » (Marc 12, 14-17) rappellent lidée que le temporel
doit préserver son indépendance vis-à-vis du spirituel, au risque dune
incompatibilité fatale par nature.
La séparation entre temporel et spirituel permet aux Chrétiens de
se recentrer sur lessentiel tout en oubliant laccessoire. Ainsi, pour les
Chrétiens, la loi de Dieu nest nullement inférieure à la loi des Hommes, mais son
domaine dapplication touche au général et non au particulier, comme nous
lenseigne Jésus :
« Un docteur de la Loi posa une question à Jésus pour le
mettre à lépreuve : « Maître, dans la Loi, quel est le grand
commandement ? » Jésus lui répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton
Dieu de tout ton cur, de toute ton âme, de tout ton esprit. Voilà le grand, le
premier commandement. Et voici le second, qui lui est semblable : Tu aimeras ton
prochain comme toi-même. Tout ce quil y a dans lEcriture, dans la Loi et les
Prophètes, dépend de ses deux commandements » (Mathieu 22, 35).
« Tu aimeras ton prochain comme toi-même »,
voilà le commandement suprême, équivalent à lamour de Dieu, qui résume de
façon éblouissante « tout ce quil y a dans lEcriture, dans la Loi
et les Prophètes ». Le Chrétien peut donc oublier le détail ennuyeux de la
loi de Moïse que Jésus relativisa dailleurs (voir la « femme
adultère » (Jean 8, 1)), pour se
recentrer sur lamour du prochain. Le spirituel et le temporel, le parfait et
limparfait, le général et le particulier se trouvent distingués.
Différence entre Islam et Christianisme
A linverse, le chef de guerre et homme politique Mahomet
rappela sans cesse limpossible distinction entre loi divine et loi humaine.
Cest pour cette raison que le Coran contient de nombreuses prescriptions juridiques
comme le partage des héritages, le témoignage devant les tribunaux, les sanctions
corporelles pour les voleurs. Lobéissance à des pouvoirs étrangers à Dieu est
condamnée avec énergie : « Que les croyants ne prennent pas pour
patron les incroyants au lieu des croyants. Celui qui fait cela naura rien à
attendre dAllah » (s.3, v.27).
Cette obsession du détail explique les difficultés de lIslam
pour évoluer dune part, pour sintégrer dans une société laïque
dautre part. Le vif débat à propos du voile islamique dans hôpitaux et lycées
illustre cette crispation des musulmans sur le particulier et non sur le général
de leur foi.
Le voile islamique ne relève pas de la vraie foi
Dès le début, le débat passionné sur le voile islamique en France
fut posé sur de mauvais rails, la responsabilité incombant à linterférence
dommageable de groupes de pression laïcistes. En effet, le véritable problème moral du
voile islamique nest pas causé par la libre expression de sa foi islamique, cette
expression qui est un droit légitime pour tout croyant, mais par une conception
avilissante de la femme qui honore ni les Hommes, ni Dieu. Rappelons que lIslam
commande aux femmes de porter le hidjab (qui signifie « ce qui sépare et préserve
du regard » en arabe) pour deux raisons : pour ne pas susciter le désir sexuel
chez lhomme et pour se préserver humblement du regard de Dieu.
Remarquons que la première raison invoquée par les censeurs
islamiques na strictement rien à voir avec la spiritualité : il faut plus y
voir une question de trouble à lordre public que de foi authentiquement religieuse.
De plus cette volonté de ne pas éveiller le désir chez lhomme est révoltante car
elle suggère que seule la femme serait intrinsèquement responsable de lenvie
dadultère chez lhomme. La femme incarnerait le péché charnel tandis que
lhomme serait victime des pulsions engendrées par la femme tentatrice, ce qui
déculpabilise dangereusement les prédateurs sexuels masculins et autres déséquilibrés
sexuels. Tout croyant sincèrement religieux ne peut accepter tel sous-entendu machiste et
avilissant contenu dans le voile.
La seconde raison au hidjab mérite plus dattention.
Lacte dhumilité envers Dieu nest nullement répréhensible, mais est-il
logique de soffrir entièrement au pouvoir de Dieu tout en mettant une barrière
le hidjab entre Lui et soi ? Si vraiment la femme musulmane voulait
soffrir entièrement à la volonté divine, il serait plus logique de se dévoiler
plutôt que de se voiler
Cacher sa personne, dissimuler son être, voiler son visage
au regard de Dieu procède exactement de la même hypocrisie mécréante que le pécheur
qui cherche à dissimuler par le mensonge les noirs penchants de son âme. Et à quoi sert
de se voiler devant Dieu, Lui qui voit tout à travers le fard illusoire de
lhypocrisie humaine ? Le voile islamique nest donc nullement un vrai acte
de foi envers Dieu, mais relève dune vision fausse et hérétique de la religion.
Conclusion
La laïcité, dans le sens noble du terme, ne consiste nullement à
obliger le croyant à mettre sa foi à lécart lorsquil se trouve en contact
avec la loi des Hommes. Noublions pas que les lois excessives de 1905, lesquelles
entretiennent lidée tendancieuse dune supériorité de la loi humaine sur la
loi divine, ne remontent quà un siècle alors que beaucoup de démocraties
permettent une coexistence harmonieuse entre religions différentes sans avoir recours à
des lois aussi radicales.
La laïcité à laquelle rêvaient de nombreux humanistes de la
Renaissance sidentifie plutôt au principe de tolérance religieuse, non par doute
inavoué de lexistence divine, mais parce quun peu de bon sens suffit pour
reconnaître que la perfection divine est illusoire en ce bas-monde. Dans ce sens, la
laïcité nest nullement une profession dathéisme, ce serait même plutôt le
contraire : en reconnaissant la distinction entre le temporel et le spirituel, le
croyant admet la perfection inaccessible de Dieu.
Bien sûr, le croyant peut se rapprocher de cette perfection divine
par lélévation de son âme, ce qui suppose un effort dintelligence et
dabstraction dans le sens positif du terme dont sont malheureusement
incapables les fondamentalistes aveuglés par le détail de la Loi. Le Christ nous
enseigna cette idée lumineuse deux mille ans plus tôt : certes, la loi de Dieu est
toujours supérieure à la loi des Hommes, mais le commandement de Dieu relève non du particulier,
tels lapparence vestimentaire ou les interdits alimentaires, mais du général,
ce général superbement exprimé dans ces quelques mots éblouissants de
simplicité : « Aime ton prochain comme toi-même »
Djinn Issa |