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Al-Quaida : l'Europe face à la terreur

source : Valeurs Actuelles

 

Le terrorisme islamiste frappe au cœur du Vieux Continent. Aucun pays n’est à l’abri de ses menaces. Mais pour le combattre efficacement, encore faut-il ne pas nourrir d’idées fausses à son sujet.

Des meurtres de masse, planifiés de sang-froid et exécutés de sang-froid, agencés de manière à maximiser les pertes : le 11 mars 2004 – deux cents un morts, mille six cents blessés – est bien, pour Madrid, l’Espagne et l’Europe, ce que fut le 11 septembre 2001 pour New York et l’Amérique. Le carnage aurait d’ailleurs pu être encore plus effroyable. Plusieurs bombes n’ont pas explosé à la gare d’Atocha. Et le retard fortuit d’un train à l’arrivée a entraîné un léger décalage entre les explosions qui se sont effectivement produites. Si tous les engins avaient sauté et s’ils avaient tous sauté au même moment, la chaleur aurait peut-être été telle dans la gare que la charpente métallique aurait fondu et cédé, ensevelissant sous son poids des milliers de victimes…

Les dirigeants d’Al-Qaïda (Ben Laden ou ses clones) ne cessent de promettre de nouveaux 11 septembre aux Occidentaux, et ne cessent de tenir leurs promesses. Ils ont d’abord frappé sur des théâtres extérieurs, périphériques, comme à Bali, en octobre 2002 (deux cent deux morts). Ils ont ensuite opéré au seuil de l’Europe : à Casablanca, en mai 2003 (quarante-cinq morts) ou à Istanbul, les 15 et 20 novembre 2003 (soixante-neuf morts). Les voici en Europe même.

Leurs prochaines cibles éventuelles ? La Grande-Bretagne, l’Italie, la Pologne, coupables de soutenir, comme jusqu’ici l’Espagne, la stratégie antiterroriste des Etats-Unis. Et la France, qui a certes exprimé son désaveu concernant la bataille d’Irak, mais qui a participé et participe toujours aux opérations d’Afghanistan, et qui, de surcroît, « persécute les musulmans » sur son propre territoire en prétendant légiférer sur le port du voile dans les lieux publics…

« Une nouvelle guerre mondiale. » Dès le 11 septembre 2001, la formule s’est imposée d’elle-même pour décrire les assauts terroristes contre l’Occident – et les contre-attaques auxquelles celui-ci devait nécessairement procéder. Mais cette “guerre mondiale” se déroule à l’envers des précédentes.

En 1914, dans les années 1930 et à la fin des années 1940, le conflit avait commencé en Europe. D’abord “isolationniste”, l’Amérique ne s’était ralliée que peu à peu, quand elle avait compris que ses propres intérêts nationaux étaient également menacés. Il avait fallu les torpillages sous-marins, en 1917, pour convaincre Wilson d’entrer en guerre contre les empires centraux. Et Pearl Harbor, en 1941, pour que Roosevelt fût autorisé à s’engager contre l’Axe. En ce qui concerne la guerre froide, “troisième guerre mondiale” selon de nombreux historiens, il avait fallu le coup de Prague, en 1948, pour que le Congrès permette à Truman de mettre en place l’Otan et le plan Marshall.

La guerre actuelle a commencé par une agression contre les Etats-Unis. Et c’est l’Europe qui, dans un premier temps, a été tentée par l’isolationnisme. La France et l’Allemagne ont refusé de s’engager au-delà de l’Afghanistan. Les gouvernements de Grande-Bretagne, d’Espagne, d’Italie et de Pologne ont certes soutenu les opérations en Irak, ou y ont participé : mais ces décisions ont été largement rejetées par leurs opinions publiques. Le Vieux Continent a voulu croire que l’Amérique de Bush exagérait la menace islamiste, que celui-ci se lançait dans une aventure néo-impériale ou dans un nouveau Vietnam. Une partie de la classe politique et médiatique, de ce côté-ci de l’Atlantique, a même soupçonné Washington de poursuivre, sous couvert d’éradiquer le terrorisme au Moyen-Orient, un dessein machiavélique : prendre à revers l’Union européenne, au moment même où elle accueillait dix nouveaux Etats membres. Un esprit aussi fin que Jacques Julliard a consacré son dernier ouvrage, Rupture dans la civilisation, le révélateur irakien (Gallimard), à une telle hypothèse.

Erreur sur la nature de l’adversaire.

Les événements de Madrid révèlent brusquement les limites et l’inanité de l’“euro-isolationnisme”. Depuis le 11 mars, l’Europe aussi a été agressée. Le conflit n’est plus seulement américain. Il est désormais étendu à la planète. Qu’on le veuille on non.

Aujourd’hui comme hier, l’isolationnisme et le pacifisme se nourrissent d’une erreur sur la nature de l’adversaire. Les Occidentaux, Européens ou Américains, comprennent la guerre classique : Etats-nations contre Etats-nations. C’est un phénomène qui s’inscrit dans leur culture et qu’ils ont appris à maîtriser. Ils comprennent moins bien les conflits impliquant des Etats totalitaires, où se juxtaposent des méthodes occidentales et des valeurs qui ne le sont pas. Ils ne comprennent pas du tout les conflits avec des réalités politico-militaires telles que l’islamisme, qui s’inscrivent dans une culture radicalement différente. Mais les Etats totalitaires et l’islamisme, bien entendu, savent exploiter ces faiblesses.

Dans les années 1930, les classes dirigeantes française, britannique, américaine prenaient Hitler pour un continuateur du Kaiser, que l’on pouvait
apprivoiser avec des concessions territoriales ou des arrangements diplomatiques. Et Hitler savait les entretenir dans leur illusion. Il n’hésitait pas à recevoir Lloyd George et le duc de Windsor à Berchtesgaden. Ni même à accorder une interview rassurante à un journaliste français d’origine juive, Bertrand de Jouvenel. Rares étaient ceux, comme Churchill ou de Gaulle, qui avaient senti que le IIIe Reich était une religion plus encore qu’un empire, une religion de la force, et que la force seule le ferait reculer.

Pendant la guerre froide, les mêmes classes dirigeantes oublièrent sans cesse que le communisme n’était pas un modèle socio-économique différent, mais un système prédateur. Et le Kremlin savait les cajoler dans ce sens. Il s’en fallut de peu, dans les années 1970, que l’URSS de Brejnev et d’Andropov, en manipulant la “détente”, ne mit l’Amérique échec et mat. Rares étaient ceux qui, comme Reagan, avaient compris les enjeux.
Les isolationnistes ou pacifistes actuels plaquent quatre idées fausses sur Al-Qaïda et les autres réseaux islamistes.

1. Ils voient en eux la suite du mouvement anticolonial. Ceux-ci seraient, d’après eux, “nourris” par les “injustices” qui marquent encore les relations “Nord-Sud”, entre “pays riches et pays pauvres”. Pour enrayer le terrorisme, il suffirait donc de mettre fin à ces “injustices” : évacuer l’Irak et l’Afghanistan, abandonner Israël, accorder aux pays islamiques la possession de l’arme atomique et d’autres armements à caractère stratégique, accepter une hausse du prix du pétrole, tolérer l’expansion de l’islam en Occident, etc. En réalité, Al-Qaïda et consorts ne sont pas anticolonialistes mais – en termes occidentaux et pour parler français – colonialistes. Leur but n’est pas d’instaurer une égalité entre le Nord et le Sud, mais d’imposer l’islam (tel qu’ils l’entendent : un islam extrémiste) dans un Nord qu’ils tiennent pour “décadent” et “dégénéré” et dans le reste du monde. Toutes les concessions sont bonnes à prendre, et il est légitime (“licite”, disent-ils) de laisser croire aux Occidentaux que leurs concessions présentes suffiront.

2. Les isolationnistes et les pacifistes, raisonnant à partir de la culture occidentale, croient que le terrorisme n’est, pour Al-Qaïda et consorts, qu’un moyen de dernier recours, “l’arme du désespoir”. Mais en islam, le terrorisme est au contraire un moyen stratégique et politique ordinaire. Un des meilleurs orientalistes français, Henri de la Bastide, qui fut professeur d’arabe à l’Ecole des langues orientales de Paris, puis président de cette institution dans les années 1980, a défini l’islam comme une “civilisation poético-terroriste”. Nombreux sont les Arabes et les musulmans qui souscrivent à ce verdict, à commencer par Kanan Makiya, le Soljenitsyne irakien.

3. Les isolationnistes et les pacifistes croient que le combat contre Al-Qaïda et les autres islamistes passe par une coopération accrue avec les Etats musulmans. C’est se méprendre du tout au tout. En Islam, l’Etat n’existe pas : c’est une structure de circonstance, empruntée à l’Occident tant que ce dernier dominait le monde. La matrice de la société et du pouvoir, ce sont les confréries militantes, vouées au djihad. Structures à la fois religieuses, sociales et militaires, aussi anciennes que l’islam lui-même, elles peuvent essaimer de pays en pays, passer par des périodes de mise en sommeil, se réactiver, se fractionner à l’infini, se regrouper, fonder un Etat (l’Arabie saoudite, créée par la confrérie wahhabite) ou s’emparer d’un Etat existant (l’Afghanistan, parasité naguère par les talibans), survivre aux révolutions ou aux défaites militaires.

4. Enfin, les isolationnistes et les pacifistes, mais aussi bon nombre d’Occidentaux plus avertis, ont tendance à minimiser la puissance des islamistes. C’est un fait, les sociétés industrielles du XXe siècle, fondées sur des technologies et des équipements lourds, sur des frontières bien délimitées, sur un encadrement civique rigoureux (éducation nationale, service militaire) et un rationalisme conquérant, ne constituaient pas un terrain favorable pour l’islam. Mais les sociétés postindustrielles du XXIe siècle, fondées sur des technologies légères et des équipements “nomades”, sur la circulation permanente des informations et des personnes, sur le droit à la différence et sur la redécouverte de la spiritualité, lui sont au contraire éminemment favorables. Mieux : au fur et à mesure qu’ils pénètrent en Occident, les réseaux islamistes prennent avec une déconcertante facilité le contrôle des réseaux préexistants, politiques, religieux, culturels. Que l’on songe au mouvement dit “altermondialiste”, séduit,
du jour au lendemain, par un Tariq Ramadan.

Au lendemain du 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont décidé de porter la guerre chez l’ennemi. Tout en commettant eux-mêmes l’erreur de croire que la mise en place d’Etats à l’occidentale en Afghanistan et en Irak (le nation building) suffirait à résoudre une partie du problème. Mais l’erreur des isolationnistes et des pacifistes européens – à commencer par le malheureux peuple espagnol qui, sous le choc du 11 mars, se livre à une élection-capitulation – est sans commune mesure. « La guerre est un jeu cruel, écrivait le national-communiste Louis Aragon en 1944 : Il s’agit de la gagner. »