
Le crime peut-il payer ? par François d'Orcival source : Valeurs Actuelles
|
| Il
faut souhaiter quen votant ce dimanche, les électeurs français se rappellent
combien les démocraties peuvent être vulnérables et fragiles. Ce qui sest passé
à Madrid est une double tragédie. Celle du crime et de la barbarie, celle du vote de la
peur et du renoncement. LHistoire nest pas écrite, mais lenchaînement des faits, lui, lest. Le jeudi 11 mars au matin, une attaque terroriste fait à Madrid au moins deux cents morts et plus de mille quatre cents blessés. Un choc terrifiant. A lheure des attentats, personne ne sait qui peut en être lauteur. Le gouvernement désigne lETA parce que les attentats précédents ou ceux quil vient de déjouer ont été perpétrés par cette organisation. Mais cette fois, nous allons assister en direct à une formidable opération de chantage sur lopinion : jamais les terroristes islamistes nauront multiplié, en aussi peu de temps et avec autant de soin, les indices et signatures (camionnette, communiqués, cassette vidéo) pour revendiquer leur opération. Ils veulent obtenir, durgence, un effet de souffle massif sur les électeurs au moment où ceux-ci vont aller voter. Tandis
que lETA répète ses démentis, le gouvernement Aznar, premier visé, comprend trop
tard, par entêtement ou par aveuglement, le piège redoutable dans lequel il se laisse
enfermer. Le porte-parole socialiste allume lincendie : il accuse les autorités de
mensonge ; les groupes gauchistes, altermondialistes et autres,
sengouffrent et font descendre dans la rue des milliers de jeunes gens. En une nuit,
se crée un mouvement dopinion à partir dun slogan meurtrier pour Aznar :
Votre guerre, nos morts. Autrement dit, les responsables de lhorreur,
cest vous et votre politique complice du diable Bush. Quatre heures à peine après la proclamation des résultats de lélection, le nouveau chef du gouvernement, José Luis Rodríguez Zapatero, consacre son premier communiqué à lannonce officielle du retrait dIrak du contingent espagnol (mille trois cents hommes). Al-Qaïda, pour reprendre lintitulé générique des diverses organisations islamistes, vient ainsi dobtenir en trois jours deux succès majeurs : lexécution politique dAznar, lallié de Bush et de Blair, et le rappel dIrak des soldats espagnols. Un signe hélas symbolique pour les opinions du monde entier, et dabord pour la rue arabe si sensible aux actions des héros de Ben Laden, mais aussi pour les contingents de la coalition américano-britannique, comme en Europe même. Pour la première fois depuis le 11 septembre 2001, Al-Qaïda remporte une victoire décisive sur le sol européen : les marchés financiers la traduisent par une chute sévère des cours, illustration dune nouvelle crise de confiance. Lattaque
de notre continent par lEspagne était inscrite dans lHistoire. Les
fondamentalistes islamiques, et pas seulement eux, nont pas oublié
Al-Andalous, cette terre espagnole qui fut musulmane pendant huit siècles
avant que les Espagnols chrétiens ne la reconquièrent en 1492. Il faudra attendre cinq
siècles, et quinze années dâpres débats, pour quune nouvelle mosquée voie
le jour à Grenade, au mois de décembre dernier. Dans un entretien quil accordait
au Monde, daté du 16 mars, Gustavo Aristegui, professeur de droit international à
Madrid, expliquait que « depuis vingt ans, lIslam est obsédé par la reconquête
dAl-Andalous » : « Larchevêque de Grenade vous dirait que les achats de
terres et dimmeubles par des islamistes intégristes prennent une grande ampleur. »
Les
démocraties sont fragiles parce quelles commencent trop souvent par Munich. Il faut
se souvenir que le 30 septembre 1938, après avoir sauvé la paix avec Hitler
à Munich, Daladier, notre président du Conseil, mit trois heures pour venir du Bourget,
où son avion sétait posé, et rejoindre le centre de Paris tant était dense la
foule qui lacclamait. Le Petit Parisien organisa une pétition pour soutenir ces
accords salués par un immense soulagement, il recueillit plus dun million de
signatures
Lundi dernier, interrogeant le chef détat-major des armées pour
Europe 1, Jean-Pierre Elkabbach observait que face au terrorisme, « lopinion
européenne était dominée par deux sentiments, la peur et la résistance ». Le
général Bentégeat répondit : « Je suis toujours du côté de la résistance. » |