Accueil Islam aujourd'hui Comprendre l'Islam Réforme Islam Géographie Coran Livres
Brèves Humour Liens Sondages Proposer son article Newsletter Moteur de recherche

petite_banniere_sos-islam.gif (4009 octets)

Le crime peut-il payer ?

par François d'Orcival

source : Valeurs Actuelles

 

Il faut souhaiter qu’en votant ce dimanche, les électeurs français se rappellent combien les démocraties peuvent être vulnérables et fragiles. Ce qui s’est passé à Madrid est une double tragédie. Celle du crime et de la barbarie, celle du vote de la peur et du renoncement.

L’Histoire n’est pas écrite, mais l’enchaînement des faits, lui, l’est. Le jeudi 11 mars au matin, une attaque terroriste fait à Madrid au moins deux cents morts et plus de mille quatre cents blessés. Un choc terrifiant. A l’heure des attentats, personne ne sait qui peut en être l’auteur. Le gouvernement désigne l’ETA parce que les attentats précédents ou ceux qu’il vient de déjouer ont été perpétrés par cette organisation. Mais cette fois, nous allons assister en direct à une formidable opération de chantage sur l’opinion : jamais les terroristes islamistes n’auront multiplié, en aussi peu de temps et avec autant de soin, les indices et signatures (camionnette, communiqués, cassette vidéo) pour revendiquer leur opération. Ils veulent obtenir, d’urgence, un “effet de souffle” massif sur les électeurs au moment où ceux-ci vont aller voter.

Tandis que l’ETA répète ses démentis, le gouvernement Aznar, premier visé, comprend trop tard, par entêtement ou par aveuglement, le piège redoutable dans lequel il se laisse enfermer. Le porte-parole socialiste allume l’incendie : il accuse les autorités de “mensonge” ; les groupes gauchistes, altermondialistes et autres, s’engouffrent et font descendre dans la rue des milliers de jeunes gens. En une nuit, se crée un mouvement d’opinion à partir d’un slogan meurtrier pour Aznar : “Votre guerre, nos morts”. Autrement dit, les responsables de l’horreur, c’est vous et votre politique complice du “diable” Bush.

La combinaison des attentats et de la protestation des jeunes d’extrême-gauche va provoquer l’effet foudroyant recherché : la mobilisation et le déplacement de un à deux millions de voix qui vont inverser le résultat. Le gouvernement Aznar, donné gagnant haut la main par tous les instituts de sondage (voir notre précédent numéro) pour avoir rendu croissance économique et ambition politique à l’Espagne en huit années de pouvoir, est renvoyé dans l’opposition, avec le même pourcentage de voix que celui du parti socialiste quand il l’avait battu en 1996.

Quatre heures à peine après la proclamation des résultats de l’élection, le nouveau chef du gouvernement, José Luis Rodríguez Zapatero, consacre son premier communiqué à l’annonce officielle du retrait d’Irak du contingent espagnol (mille trois cents hommes). Al-Qaïda, pour reprendre l’intitulé générique des diverses organisations islamistes, vient ainsi d’obtenir en trois jours deux succès majeurs : l’exécution politique d’Aznar, l’allié de Bush et de Blair, et le rappel d’Irak des soldats espagnols. Un signe hélas symbolique pour les opinions du monde entier, et d’abord pour la “rue arabe” si sensible aux actions des “héros” de Ben Laden, mais aussi pour les contingents de la coalition américano-britannique, comme en Europe même. Pour la première fois depuis le 11 septembre 2001, Al-Qaïda remporte une victoire décisive sur le sol européen : les marchés financiers la traduisent par une chute sévère des cours, illustration d’une nouvelle crise de confiance.

L’attaque de notre continent par l’Espagne était inscrite dans l’Histoire. Les fondamentalistes islamiques, et pas seulement eux, n’ont pas oublié “Al-Andalous”, cette terre espagnole qui fut musulmane pendant huit siècles avant que les Espagnols chrétiens ne la reconquièrent en 1492. Il faudra attendre cinq siècles, et quinze années d’âpres débats, pour qu’une nouvelle mosquée voie le jour à Grenade, au mois de décembre dernier. Dans un entretien qu’il accordait au Monde, daté du 16 mars, Gustavo Aristegui, professeur de droit international à Madrid, expliquait que « depuis vingt ans, l’Islam est obsédé par la reconquête d’Al-Andalous » : « L’archevêque de Grenade vous dirait que les achats de terres et d’immeubles par des islamistes intégristes prennent une grande ampleur. »

Le “porte-parole militaire d’Al-Qaïda en Europe”, qui a revendiqué le massacre de Madrid, nous a tous prévenus dans son enregistrement vidéo : « Vous, vous voulez la vie, et nous voulons la mort, ce qui donne un exemple de ce qu’a dit le prophète Mahomet ; si vous n’arrêtez pas vos injustices, le sang coulera davantage et ces attentats sont très peu en comparaison de ce qui pourra arriver… » On se demandera longtemps comment le peuple espagnol, si fier, si rebelle, a pu ainsi, deux jours après avoir défilé dans un immense mouvement d’unité et de dignité nationales, se laisser emporter par la peur et l’émotion, « pour que ça ne recommence plus »… On sait ce qu’il en est. « On cherche toujours à nourrir le crocodile en espérant qu’il vous mangera le dernier », remarque Donald Rumsfeld.

Les démocraties sont fragiles parce qu’elles commencent trop souvent par Munich. Il faut se souvenir que le 30 septembre 1938, après avoir “sauvé la paix” avec Hitler à Munich, Daladier, notre président du Conseil, mit trois heures pour venir du Bourget, où son avion s’était posé, et rejoindre le centre de Paris tant était dense la foule qui l’acclamait. Le Petit Parisien organisa une pétition pour soutenir ces accords salués par un immense soulagement, il recueillit plus d’un million de signatures… Lundi dernier, interrogeant le chef d’état-major des armées pour Europe 1, Jean-Pierre Elkabbach observait que face au terrorisme, « l’opinion européenne était dominée par deux sentiments, la peur et la résistance ». Le général Bentégeat répondit : « Je suis toujours du côté de la résistance. »

François d'Orcival