L'assassinat, le 2 novembre, du cinéaste néerlandais Theo Van Gogh, pourfendeur de l'islam, a profondément secoué ses compatriotes. Il a aussi creusé un fossé entre les musulmans et les Néerlandais de souche.
Il y a beaucoup de tournesols, mais "ça n'a rien à voir avec Vincent Van Gogh". C'est simplement parce que les tournesols "rappellent le soleil, la lumière - et qu'on en a sacrément besoin", sourit la jeune femme, en balayant du regard le monceau de bouquets et d'objets de toute sorte, qui fait office d'autel en plein air, à la mémoire de Theo Van Gogh. OAS_AD('Middle'); Les uns ont apporté des fleurs, des bougies, des canettes de bière, des paquets de cigarettes, les autres ont écrit un message pour dire leur colère ou leur peine. C'est ici, sur ce trottoir de la Linnaeusstraat, à côté du paisible Oosterpark, célèbre pour son monument aux victimes de l'esclavage, que, mardi 2 novembre, le cinéaste et polémiste, fumeur invétéré et grand buveur de bière, pourfendeur attitré de l'islam radical, et, accessoirement, arrière-petit-neveu du peintre-aux-tournesols a été abattu et égorgé, en pleine rue, en plein jour, dans son quartier de l'est d'Amsterdam, à l'âge de 47 ans.
"Maintenant qu'il est mort, il va devenir un saint" , prédit un badaud. Les funérailles de Theo Van Gogh, signale-t-il, doivent être retransmises "en direct" par la télévision nationale, ce mardi 9 novembre, une semaine, jour pour jour, après son assassinat. "J'espère qu'il n'y aura pas d'émeutes", souffle une vieille dame. "Les islamistes me font peur, déclare tout de go sa voisine, une grande femme en anorak jaune. S'ils n'aiment pas les Pays-Bas, qu'ils s'en aillent !" "Le problème, ajoute-t-elle, perplexe, c'est qu'ils ont deux passeports, on ne peut pas les expulser." A côté d'elle, la foule continue d'affluer, silencieuse : femmes et hommes, jeunes et vieux, curieux venus de loin ou gens du quartier. Tous, le visage fermé. Certains ont apporté leur caméra ou leur appareil photo.
L'assassin présumé de Theo Van Gogh, arrêté alors qu'il tentait de fuir, est un jeune islamiste à la double nationalité marocaine et néerlandaise. Mohamed Bouyeri, 26 ans, résidait depuis de longues années à Amsterdam. Six autres hommes, de nationalité marocaine ou algérienne, ont été interpellés.
"C'est vrai que Theo Van Gogh a insulté les musulmans - il les traitait régulièrement de "baiseurs de chèvres". Il adorait la provocation. Mais ce n'était pas une raison pour le tuer. Aux Pays-Bas, la liberté de dire ce que l'on veut, y compris des insultes, est une vieille tradition. Si les gens n'étaient pas contents, pourquoi ne l'ont-ils pas poursuivi en justice ? , s'interroge un étudiant, casquette américaine vissée sur le crâne, la bicyclette à la main. On ne tue pas quelqu'un à cause de ses idées ou de sa grossièreté. Ceux qui ont assassiné Theo Van Gogh, c'est notre système démocratique qu'ils veulent casser."
Sur l'une des nombreuses affichettes posées parmi les fleurs, un certain Hans fustige l'"islaf", un mot néerlandais que l'on peut traduire par "c'est lâche", mais qui est aussi, à l'évidence, une allusion aux musulmans. "Theo, toi, tu avais des couilles. Continue ton travail au ciel", dit le message. Une autre affichette, non signée, annonce la fin de la "société multiculturelle" néerlandaise et crie "stop à l'islamisation des Pays-Bas". A côté, c'est l'islam qui est directement accusé de vouloir "conquérir le monde" par la guerre ou les attentats. Plus loin, une main furieuse a griffonné trois lignes pour demander le départ du maire de la ville, Job Cohen, accusé de laxisme : "Assez de bla-bla, il faut agir. La solution : dehors, Cohen !"
Protégé de la pluie par un sous-verre en plastique, un texte plus discret repose parmi les roses et les tournesols : "En qualité de musulmans et de Marocains, nous nous élevons contre ceux qui pensent résoudre les problèmes par la violence physique, au nom de l'islam."Une dame, native du Surinam, montre le texte à sa petite fille. Elle n'ose pas faire de commentaire. Si elle résidait à La Haye, peut-être se serait-elle jointe aux quelque deux cents manifestants, rassemblés, samedi 6 novembre, à l'initiative d'associations musulmanes et du mouvement berbère, pour scander "Islam = paix", et crier "Pas de balles, des mots" ? Ce n'est pas sûr.
Le climat de malaise et de suspicion qui règne à Amsterdam depuis l'assassinat de Theo Van Gogh touche autant les Néerlandais "de souche", effrayés par le terrorisme islamiste - ce crime est le premier du genre -, que les Néerlandais "d'origine étrangère", qui redoutent les retours de bâton xénophobes. Un fossé s'est creusé, comme entre deux pays. "Les gens parlent maintenant en termes de "nous" et "eux"... Il y a de la colère, du désespoir et de la honte chez tout le monde", note le quotidien Nederelands Daqblad. Rares sont ceux qui osent dire ce qu'ils pensent à visage découvert. La peur, parfois la haine n'en sont pas moins palpables : n'a-t-on pas dû fermer, après seulement deux heures de mise en service, un site Internet spécialement installé pour recueillir les condoléances de la population, du fait du "trop grand nombre de messages racistes" adressés anonymement ?
Bien qu'elle n'ait fait aucune victime, l'explosion d'une bombe, lundi 8 novembre à l'aube, dans une école islamique d'Eindhoven (sud-est des Pays-Bas), ajoutée aux trois tentatives d'incendie contre des mosquées durant le week-end, n'a pas détendu l'atmosphère...
"Theo n'était ni raciste ni antisémite. Il n'a jamais demandé le départ des musulmans ou des étrangers" , plaide Gÿs Van de Westelaken, l'un des trois associés de Column Producties, société de production dont Theo Van Gogh était l'un des fondateurs. Dans les bureaux de la Van Breestraat, une rue chic et résidentielle à deux pas du Musée Van Gogh, l'ambiance est triste et survoltée. Le dernier film du cinéaste-provocateur, intitulé 06/05, est consacré - ironie de l'histoire - au leader populiste Pim Fortuyn, lui-même assassiné en mai 2002, par un Néerlandais "de souche". Le film devrait être prochainement diffusé aux Pays-Bas, de même que le dernier feuilleton télévisé de Theo Van Gogh, baptisé Médéa.
Mais c'est un autre film, Submission, diffusé à la télévision fin août, qui a valu au cinéaste et à la députée libérale Ayaan Hirsi Ali, Néerlandaise d'origine somalienne, auteure du scénario, les foudres des islamistes - et leurs premières menaces de mort. La jeune parlementaire, dont le nom, assorti du qualificatif d'"infidèle", figurait sur la lettre vengeresse plantée par un couteau sur le corps de Theo Van Gogh, vit aujourd'hui cachée, sous la protection de gardes du corps. Submission, film de fiction, dénonce les discriminations et les violences imposées aux femmes au nom de l'islam. On y voit notamment une actrice, dont le dos nu porte des traces de flagellation et, très lisibles, des sourates du Coran.
"Theo partait de l'idée qu'on pouvait critiquer librement la Bible ou la Torah et il trouvait légitime de faire de même avec le Coran" , souligne Gÿs Van de Westelaken. "Theo revendiquait le droit au sacrilège", ajoute Yoeri Albrecht, journaliste à l'hebdomadaire Vrij Nederland, qui a publié, dans son numéro du 6 novembre, le dernier entretien du cinéaste. "Son truc, c'était de mettre le doigt où ça fait mal. Il n'avait peur de rien ni de personne", insiste le journaliste, qui soupçonne les autorités, en particulier les services de police, d'avoir "sous-estimé" les risques encourus par son ami.
"Est-ce que l'insulte fait partie de la liberté d'expression ?" , s'interroge un autre journaliste, Simon Kuin. Lui-même, à l'instar de nombreux Néerlandais, est tenté de penser que oui. Il rappelle le cas du grand écrivain Gerard Reve, poursuivi devant les tribunaux par des calvinistes furieux, du fait qu'il ait dans ses écrits comparé Dieu à un âne. Le procès eut lieu à la fin des années 1960 - et c'est à l'écrivain que la justice donna finalement raison. Amateur de blagues douteuses, Theo Van Gogh, qui s'exprimait régulièrement à la télévision et dans une chronique publiée par le journal gratuit Metro, n'avait ni le talent ni la stature d'un Reve. Surtout, le contexte était différent.
"Theo Van Gogh était très agressif. Les musulmans ne l'aimaient pas - et beaucoup de Néerlandais non plus" , rappelle M. Van Tuyll van Serooskerken, transfuge du parti libéral VVD et cofondateur d'un petit groupe politique, Europe démocratique. "C'est sur la base de trois principes, la liberté, l'égalité et la fraternité, que notre société doit se construire. Malheureusement - peut-être est-ce un héritage de notre vieux "système des piliers" ? - le principe de la fraternité n'est pas très fort aux Pays-Bas. Et notamment avec les musulmans, regrette M. Van Tuyll van Serooskerken. J'espère qu'on ne prendra pas prétexte de cette tragédie pour réduire la liberté d'expression."
Arrivés de Turquie et du Maroc dans les années 1960, justement, les "musulmans" des Pays-Bas représentent aujourd'hui une très forte minorité : on estime leur nombre à environ neuf cent mille - sur une population totale de quelque seize millions d'habitants. "Contrairement à la France, où les populations d'origine étrangère appartiennent à des milieux sociaux très divers, les Pays-Bas ont surtout fait venir des gens pauvres, venant des zones rurales : des Turcs ou des Marocains, souvent analphabètes. Et les Néerlandais n'ont pas fait grand-chose, il faut le reconnaître, pour les aider à s'intégrer. Pendant des années, on les a laissés de côté", remarque le professeur Afshin Ellian, de l'université de Leiden. Est-ce pour avoir ignoré ces données que Theo Van Gogh est mort ? En se faisant "une spécialité de critiquer l'islam et les musulmans" dans un pays où Turcs et Marocains sont si nombreux, Theo Van Gogh a pris le risque de "jouer avec le feu", estime, dans son dernier billet paru dans l'hebdomadaire Jeune Afrique/L'intelligent, et intitulé "Chronique d'une mort annoncée", le romancier Fouad Laroui, lui-même d'origine marocaine, installé à Amsterdam depuis plusieurs années.
L'argumentaire du professeur Ellian, ancien opposant au régime de l'ayatollah Khomeiny, est tout autre : "S'il vous plaît, moquez-vous de l'islam !", lance-t-il dans un "appel aux intellectuels" paru samedi 6 novembre dans les colonnes du quotidien Volkskrant. Selon lui, c'est à l'islam et à ses fidèles de s'adapter "à la modernité" - et non l'inverse. "Quand on pourra, à la télévision et sur les scènes de théâtre, plaisanter sur l'islam, quand les penseurs et les universitaires commenceront à traiter l'islam de manière plus critique, alors, et alors seulement, les musulmans apprendront la tolérance", souligne M. Ellian.
"Theo Van Gogh ? Celui qui insultait les musulmans ?" , répète l'un des jeunes Marocains abordés dimanche soir devant la mosquée El Tawheed - l'un des fiefs de l'islamisme radical d'Amsterdam, selon la presse locale. "Celui qui montrait des femmes nues, avec des phrases du Coran écrites sur la peau ?", insiste le jeune homme. "Les frères l'avaient prévenu. Ils lui avaient dit de se taire. Mais il ne les a pas écoutés", ajoute-t-il, le sourire mauvais, avant de s'éclipser vers le lieu de prières. La rue Jan-Hanzenstraat, située dans les quartiers ouest de la capitale, respire pourtant le calme et la tranquillité. Installée dans une ancienne école, la mosquée El Tawheed ne se distingue pas des autres immeubles de brique, hauts de deux ou trois étages.
"Aux Pays-Bas, les musulmans ne sont pas aimés" , lâche un homme à longue barbe et forte carrure, habillé d'une parka et d'un seroual blanc. Comme si cela résumait tout. Lui-même est un Néerlandais "de souche", mais il refuse de dire son nom. "On dit que le meurtrier a fréquenté cette mosquée. Possible. Il a dû sûrement, aussi, acheter du pain chez le boulanger. Faut-il en conclure que le boulanger est complice de la mort de Van Gogh ?", s'amuse-t-il.
Quelques jours après l'assassinat du cinéaste, le quotidien populaire De Telegraaf a publié en première page les photos de personnalités désignées, dans l'une des lettres écrites par le meurtrier de Theo Van Gogh, comme les "cibles à abattre". Parmi celles-ci figurent la députée Ayaan Hirsi Ali, mais aussi le maire d'Amsterdam, Job Cohen, et la ministre de l'intégration, Rita Verdonk.
Catherine Simon
source : Le Monde |