
Le débat sur l'immigration se radicalise en Europe par François Hauter
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Comment défendre une société sécularisée, ouverte et tolérante, face à des immigrants musulmans qui n'en comprennent souvent pas les règles et vivent les critiques contre leurs coutumes religieuses comme des blasphèmes ? Comment définir un islam européen qui respecterait la liberté d'expression en se définissant «contre» l'islam conquérant et agressif des fondamentalistes de Riyad ou de Bagdad ? La décision d'ouvrir des négociations avec la Turquie tombe au moment où les populations de l'Europe des Vingt-Cinq se posent ces questions. Le débat s'est radicalisé jusqu'aux Pays-Bas, ce fief de la tolérance en Europe de l'Ouest, après l'assassinat, par un jeune Marocain, du réalisateur Theo Van Gogh (voir l'article ci-dessous). Il provoque les mêmes interrogations en Allemagne, où à l'occasion des plus petits incidents créés par des immigrés musulmans, les partis de la droite soulèvent la question des «valeurs» et d'un «patriotisme» allemands, sujets jusqu'à présent tabous (lire l'article ci-contre). En France, des Corses ont récemment tenté de chasser des immigrants musulmans, et des Alsaciens ont profané des sépultures de musulmans. Au Danemark ou en Norvège, des partis xénophobes ont vu le jour, mais pas en Suède, où certains hommes politiques – les maires socialistes de Malmö et de Göteborg – interdisent désormais aux nouveaux immigrants de s'installer chez des amis. A Stockholm, un mouvement d'opinion fort se dessine, désignant les immigrés comme les fossoyeurs du «modèle suédois». Ce débat sur les «valeurs» de l'Europe des Vingt-Cinq, escamoté par le projet de Constitution et la répugnance des hommes politiques à aborder le sujet, est avivé par l'intégration à venir de 70 millions de musulmans turcs, dans une Communauté européenne de 453 millions d'habitants, où l'assimilation de 13 millions de musulmans qui y résident aujourd'hui pose de réels problèmes. Les attentats du 11 septembre 2001 contre les Etats-Unis, puis ceux contre des trains de banlieue à Madrid en mars, ont considérablement élevé le niveau des préjugés des Européens contre les musulmans. La Commission islamique des droits de l'homme rapportait hier qu'en Grande-Bretagne, quatre musulmans sur cinq se déclarent aujourd'hui victimes de discrimination, un chiffre qui a presque doublé depuis 2000. Selon un sondage publié la semaine dernière par le Wall Street Journal, 52% des Européens interrogés jugent qu'il y a un rejet fort contre les musulmans au sein de l'Union européenne, contre 35% des sondés qui estiment que ce rejet n'existe pas ou qu'il est peu sensible. Ce sondage, réalisé avant l'assassinat de Theo Van Gogh, établit que les sentiments antimusulmans sont les plus développés dans les pays du nord de l'Europe, traditionnellement considérés comme les plus ouverts et tolérants. Les chiffres sont très frappants : 75% des Suédois estiment que les Européens n'aiment pas voir des musulmans en Europe, c'est le cas de 72% des Hollandais, de 67% des Danois et de 61% des Allemands. Comme si l'Europe du Nord, avec son calvinisme sans Dieu, était la plus fragilisée par la réémergence, au sein d'une société laïque d'une religion marquée par le prosélytisme. Le paradoxe est que d'un pays à l'autre, le sentiment antimusulman est nourri par des communautés d'origines très diverses. En Allemagne, les trois millions de musulmans sont en majorité venus de Turquie. Aux Pays-Bas, les immigrés turcs sont très bien intégrés, mais ce sont les 300 000 immigrés d'origine marocaine (à 90% venus du Rif) qui nourrissent la paranoïa contre l'Islam. En Suède, ce sont les musulmans d'origine kurde ou bosniaque qui servent de prétexte à ce que la journaliste Christina Forsne appelle «une dépression collective, un travail de deuil à cause de la mort lente de nos rêves d'une société parfaite». De fait, c'est bien le modèle du «multiculturalime» – la coexistence pacifique de communautés diverses vivant dans le respect des mêmes valeurs – qui a vécu, avec l'échec des sociétés les plus sophistiquées du Vieux Continent à intégrer les immigrés musulmans de la seconde génération, tentés dans une infinie minorité de cas par le fondamentalisme. «Le malaise de l'islam a émigré en Europe, explique à Amsterdam le sociologue Paul Scheffer, et l'islam est confronté chez nous à une adaptation fondamentale : de majoritaire, il doit se définir comme une communauté minoritaire, dans une société sécularisée.» Aucun pays d'Europe n'a jusqu'à présent réussi complètement cette assimilation. «Beaucoup d'émigrés ont quitté leur pays, mais ne sont pas encore arrivés chez nous», affirme Paul Scheffer François Hauter |