Accueil Islam aujourd'hui Comprendre l'Islam Réforme Islam Géographie Coran Livres
Brèves Humour Liens Sondages Proposer son article Newsletter Moteur de recherche

petite_banniere_sos-islam.gif (4009 octets)

Islamisme et Etats-Unis: une alliance contre l'Europe

par Alexandre Del Valle

source :  Conférences Le JAC

 

Alexandre Del Valle est chercheur en Géopolitique à l’Université Paris VIII, auteur de "L’islamisme et les Etats-Unis, une alliance contre l’Europe", éditions l’Age d’Homme, collection Mobiles géopolitiques, 1998, 140 F. Le paradigme indo-pakistanais, un scénario à long terme pour l’Union européenne ?

Comme nous l’avons déjà montré, la "Oumma" islamique ne connaît pas de frontières territoriales ou ethniques. L’appartenance à l’Islam est, pour les Musulmans, la seule forme d’identité concevable, indépendamment de la langue, de la race et de la géographie. Ce qui signifie que celui qui adopte la religion musulmane transcende son appartenance raciale, linguistique, culturelle et géographique, la "Oumma" étant extra-territoriale et universelle. Il ne fait donc pas de doute que, dans les Etats non-musulmans où il existe des communautés musulmanes significatives, se pose à terme un problème de souveraineté, problème pouvant entraîner un risque de sécession territoriale. C’est à ce problème que la nation indienne moderne fut confrontée dès sa naissance en 1947, lorsqu’elle dut se résigner à perdre les régions correspondant au Bangladesh et au Pakistan actuels, du seul fait qu’elles étaient majoritairement peuplées de Musulmans.

Dans l’esprit des Ouléma indiens, et selon la plus élémentaire doctrine coranique, il n’était pas envisageable que les Musulmans puissent être soumis à un pouvoir politique détenu par des "Infidèles", eux qui avaient toujours été les maîtres des Indes et qui avaient gardé leur suprématie sur leurs compatriotes hindous du temps de la colonisation britannique. Aussi l’indépendance sous hégémonie polythéiste leur apparaissait-elle pire que l’occupation anglaise "chrétienne". La seule façon de ne pas être soumis à leur tour aux Hindouistes était de fonder un Etat musulman séparé, projet qui fut fortement encouragé par les Britanniques, lesquels avaient intérêt à diviser l’entité qu’ils allaient être contraints d’abandonner. 1947 constitue une date hautement symbolique, et la création du Pakistan demeure le paradigme fondamental que toute analyse géopolitique du monde musulman ne peut en aucun cas ignorer. Quelles leçons tirer de la partition indo-pakistanaise ? Deux éléments de réponse peuvent être dégagés.

Tout d’abord, la création de l’Etat pakistanais apporte la preuve qu’une minorité musulmane numériquement significative, dès lors qu’elle demeure relativement unifiée et que les autorités non-musulmanes auxquelles elle est théoriquement soumise lui accordent un large autonomie culturelle juridico-religieuse, constitue une entité virtuellement sécessionniste, en état de rébellion latent, dans la mesure où le Musulman n’a aucun devoir d’obéissance envers "l’autorité impie", c’est-à-dire non-islamique. Le paradigme indo-pakistanais nous permet donc de comprendre la nature du conflit qui oppose inéluctablement toute communauté musulmane significative en terre infidèle aux autochtones. Il peut servir de grille d’analyse aux responsables politiques et aux analystes stratégiques des Etats occidentaux frontaliers du "Dar al-islam" et/ou qui abritent en leur sein, une forte minorité musulmane.

Ensuite, la sécession du Pakistan permet de comprendre l’une des constantes de la diplomatie anglo-saxonne, inaugurée depuis le milieu du XIX ème siècle par les Anglais et relayée par les Américains depuis 1919 : le soutien systématique aux puissances et mouvances islamiques. Soutien tourné contre les intérêts d’autres puissances européennes : France (au Proche-Orient et en Afrique du Nord, depuis 1840), nations orthodoxes des Balkans (affaire chypriote, conflit serbo-bosniaque) et Russie.

Au XXème siècle, la nouvelle superpuissance commerciale et maritime, l’Amérique, poursuivra, conformément au pragmatisme mercantile et au machiavélisme des empires anglo-saxons, cette politique confessionnaliste et pro-islamiste jusque dans ses conséquences les plus funestes pour l’Europe et l’Occident.

Depuis la création du Royaume Saoudien jusqu’à nos jours, les Etats-Unis ont soutenu directement ou indirectement la plupart des mouvements islamistes dans le monde, afin non seulement de porter un coup fatal à l’aggiornamento de l’Islam et de maintenir le monde musulman dans le sous- développement et la dépendance technologique, mais également afin d’élaborer une alliance avec la frange la plus anti-européenne du monde islamique dans le but d’évacuer à jamais les anciennes puissances coloniales européennes d’Orient et d’Afrique. L’alliance Etats-Unis-Arabie Saoudite est le paradigme et l’illustration parfaite de cette stratégie, et les Américains appliquent à nouveau la même recette en Asie centrale et avec les Taliban. Face à la menace soviéto-communiste, ils n’ont pas hésité, en effet, à promouvoir l’arme redoutable du fanatisme islamique pour détruire de l’intérieur l’Empire soviétique. Cette stratégie se révélera être l’un des leviers essentiels de la formidable ascension des mouvements islamistes actuels.

Du paradigme séoudien à la stratégie anti-soviétique pro-islamiste

Dans son "Dictionnaire de géopolitique", Yves Lacoste met en lumière le rôle capital joué par la monarchie saoudienne et les Etats-Unis dans la promotion du radicalisme islamique. Craignant d’être contraint de partager avec les pays arabes frères le fruit de la rente pétrolière au cas où le nationalisme arabe socialiste s’étendrait, le royaume saoudien apportera, dès les années 70, une aide considérable aux islamistes sunnites.

Fortement préoccupé par le nationalisme arabe et le terrorisme palestinien et voulant saper l’emprise de l’OLP, Israël favorisa également, dès les années 70, l’émergence des mouvements islamistes palestiniens dans les territoires occupés. "Le Mossad avait tendance à croire que tout ce qui discréditait les Palestiniens était bon à prendre", raconte Victor Ostrovsky (membre du Mossad jusqu’en 1988).

Pour Tel Aviv, l’Etat irakien et les mouvements nationalistes arabes socialisants étaient plus dangereux que l’Iran islamiste. Bagdad était en train d’acquérir la première industrie nucléaire civile du monde arabe, grâce à une coopération scientifique avec la France. A la suite du second choc pétrolier de 1973, celle-ci avait signé un accord pour procurer à l’Etat baassiste un centre de recherche nucléaire. Elle s’apprêtait à vendre à l’Irak un réacteur nucléaire de 700 mégawatts, à usage civil. "Mais Israël craignait qu’il serve à fabriquer des bombes atomiques destinées à l’anéantir". C’est ainsi que le service d’espionnage de l’armée israélienne, "Aman", décida de stopper par la force les projets nucléaires de Saddam Hussein (assassinat du physicien Yaya El Meshad à Paris; destruction du réacteur nucléaire entreposé à La Seyne-sur-Mer, en mai 1981; destruction de la centrale atomique de Tuwaïtha en juin 1981).

Américains et Israéliens ne voulaient pas concéder aux Irakiens laïques ce qu’ils allaient accorder au Pakistan et à l’Iran. Quelques années plus tard, l’affaire de l’Iran-Gate (ou Iran-Contra) apportait la preuve qu’une entente secrète exista entre l’Iran khomeinyste, les Etats-Unis et Israël contre l’Irak laïque. Suite à un accord secret américano-israélien, les Etats-Unis utilisèrent ainsi les relations iraniennes des Israéliens pour conclure des contrats de ventes d’armes avec l’Iran. "Le colonel Olivier North et Robert MacFarlane, munis de passeports irlandais, se rendirent en Iran en mai 1985 pour y conclure l’accord, explique Victor Ostrovsky. L’argent de cette vente était destiné à acheter des armes pour les Contras du Nicaragua (...). Dans le même temps, Israël vendait secrètement pour 500 millions de dollars d’équipement militaire à l’Iran de l’ayatollah Khomeiny".

Le soutien secret de Washington à Khomeiny ou la stratégie américaine des "ventres-mous"

A propos de la responsabilité américaine dans la chute du Chah et l’avènement de Khomeyni, les Démocrates américains savaient que la violente campagne anti-Chah menée au nom des Droits de l’Homme contribuerait à renforcer le camp islamiste. Avec la Révolution Blanche, l’Iran s’était entièrement modernisée : équipement urbain, infrastructures, aviation civile, armée, instruction. Or les Américains ne voyaient pas d’un bon oeil le développement de l’Iran.

D’où la thèse d’un appui secret accordé à Khomeyni défendue par le politologue libanais Nicolas Nasr. "La Révolution iranienne aurait été montée secrètement par les dirigeants américains. Fanatisme islamique et marxisme athée ne pouvant pas aller de pair, la promotion des principes coraniques, en bloquant toute modernisation dans les pays musulmans, profiterait idéalement au capitalisme américain et occidental, en conférant à ces pays sous-développés le statut de simple marché de consommation des produits industriels".

Mais il nous faut replacer la stratégie américaine dans le contexte de la Guerre froide : pour porter un coup final à l’Union soviétique, le Département d’Etat avait décidé de resserrer ses liens avec deux de ses plus redoutables ennemis en Asie : la Chine et l’islamisme. Washington retira donc sa reconnaissance de Taïwan et se rapprocha dès janvier 1979 de la Chine populaire, stimulant ainsi la lutte d’hégémonie politico-idéologique entre Pékin et Moscou.

Une stratégie de lutte contre le communisme : la "ceinture verte"

Décidée à déstabiliser "l’empire du mal", la CIA mit sur pied, entre 1977 et 1978, en collaboration avec les services secrets turcs et séoudiens, des réseaux de propagande islamiste destinés à infiltrer les mouvements nationalistes musulmans d’Asie centrale.

Dans ses Mémoires ("From the Shadows", éditions Simon and Schulster), l’ancien Directeur de la CIA Robert Gates affirme que les services spéciaux américains avaient commencé à aider les Moudjahidin afghans - en rébellion contre le pouvoir communiste de Najibullah - dès le 3 juillet 1979, soit six mois avant l’invasion soviétique. Zbigniew Brzezinski reconnaît pour sa part, dans une interview accordée au "Nouvel Observateur" des 15-21 janvier 1998, que la CIA aurait en fait, à travers cette opération clandestine, "sciemment augmenté la probabilité" que l’URSS envahisse l’Afghanistan. "Cette opération secrète était une excellente idée. Elle a eu pour effet d’attirer les Russes dans le piège afghan".

Il est d’ailleurs difficile de ne pas faire ici le lien avec l’affaire irakienne quant on sait que la CIA a délibérément incité l’Irak à envahir le Koweït afin d’avoir ensuite un prétexte pour pouvoir intervenir dans cette zone...

Les fondamentalistes de tous les pays musulmans furent encouragés par diverses agences américaines et pakistanaises à aller faire le "jihad" en Afghanistan et au Cachemire ou à s’entraîner à Peshawar (base-arrière des Moudjahidîn). Un centre de recrutement pour combattants islamistes, El-Kifah Center, fut également ouvert en plein New-York, à Brooklyn en 1982, sous l’autorité de William Casey.

Depuis la guerre du Golfe, la stratégie islamiste des Etats-Unis semble être remise en question (attentat du World Trade Center de février 1993 à New York; déclarations anti-américaines d’Islamistes anciennement pro-US). Pourtant, des présumés anti-américains comme Rachid Ghan-noucci, chef du parti islamiste tunisien EnNahda, n’hésitent pas à déclarer que "les Américains sont plus conciliants que les Européens". Ce dernier eut d’ailleurs droit en 1991 à l’éloge d’un des sous-secrétaires de Georges Bush en raison de son "rôle d’intermédiaire efficace entre les factions afghanes anti-soviétiques".

Pérennité de la stratégie américaine pro-islamiste après la chute du mur de Berlin

Aux Etats-Unis, explique le général Gallois, "le triomphe de l’intégrisme islamique est tenu pour inéluctable. Ni le Département d’Etat ni la Maison-Blanche ne le reconnaissent publiquement, mais de nombreux organismes d’analyse géopolitique et stratégique américains en sont convaincus".

D’après Fuller, ancien de la CIA en Orient, il y aurait convergence entre les valeurs islamiques et américaines. Les deux auteurs expliquent que "les islamistes luttent contre les gouvernements autoritaires qui refusent leur représentation politique [et que] la meilleure réponse à ce facteur islamiste croissant est le dialogue, lequel doit commencer avec les mouvements islamistes d’aujourd’hui avant qu’ils ne parviennent à former les Etats islamistes de demain". Pour Fuller, le FIS représente "l’alternative politique la plus populaire dans le pays. Il n’y a pas de passé colonial entre les pays musulmans et l’Amérique, pas de croisades, pas de guerres (...). Je pense qu’une forme de coexistence est envisageable entre le monde musulman conduit par des islamistes et l’Occident [américain]. A condition que celui-ci respecte la réalité islamique" (27), explique Ghannouchi .

La stratégie américaine de "ceinture verte" contre l’Empire soviétique a donc été reconduite contre la Russie et c’est dans le cadre du soutien apporté aux "démocrates islamistes" d’Asie centrale qu’ont été reçus, en février 1995, à New York et Washington, les dirigeants de l’opposition islamiste tadjike, à l’origine de la guerre civile qui secoue ce pays depuis plusieurs années. Les deux vice-premiers Présidents du Mouvement de la Renaissance Islamique, Khodji Akbar Touradjanzade et Muhammad Charif Himmatzade, ont été en effet accueillis comme de véritables chefs d’Etats par des personnalités américaines, de Zbigniew Brzezinski à Mme Robin Rafil, adjoint au secrétaire d’Etat.

Islam, pétrole et Talibans : le grand jeu eurasien

Outre le soutien américain au FIS et les récentes déclarations américaines reprochant à Ankara d’avoir interdit le parti islamiste turc Refah, la plus éclatante confirmation de la pérennité de la stratégie américaine pro-islamiste réside dans le soutien apporté par Washington, depuis 1994, aux ultra-fondamentalistes taliban qui prirent le contrôle - en mai 1997, de la quasi-totalité de l’Afghanistan. Ici, les raisons sont bien entendu pétrolières.

D’après de récentes évaluations, les réserves d’hydrocarbures d’Asie centrale seraient équivalentes à celles du Golfe. La zone de la Caspienne renfermerait des "réserves possibles" de 178 à 200 milliards de barils de pétrole et de 1000 à 7500 milliards de mètres cubes de gaz, d’après les spécialistes.

Sept contrats ont donc été signés depuis 1991 avec des compagnies américaines. Ceci explique le revirement de la diplomatie américaine vis-à-vis de l’Arménie, sacrifiée sur l’autel des réserves pétrolières azéries. Le Président de l’Azerbaïdjan, Gueidar Aliev, a ainsi été reçu le 1er août 1997 à la Maison Blanche afin d’y rencontrer entre autres Bill Clinton et d’y signer de nouveaux contrats, évalués à plus de 10 milliards de dollars (60 milliards de francs) pour l’exportation des réserves énergétiques de la Mer Caspienne, avec des sociétés américaines (Exxon, Chevron, Amoco et Mobil).

Le Turkménistan est quant à lui crédité de réserves de gaz de l’ordre de 4500 milliards de mètres cubes et ses réserves de pétrole sont évaluées à 6 milliards de barils. Or la réalisation du projet de pipelines traversant l’Afghanistan, soutenu par la compagnie américaine Unocal et la séoudienne Delta Oil, dépend d’un retour de l’Afghanistan à la stabilité. Chris Taggart, vice-Président d’Unocal, admet ainsi que "la domination des Taliban pourrait être un facteur positif" pour la réalisation du tracé et que "les récents événements étaient susceptibles de favoriser le projet" (29), envisageant une reconnaissance des Taliban par les Etats-Unis. C’est ce qui poussa Washington à recevoir, en février 1997, des délégations de Taliban, afin de trouver avec eux un terrain d’entente alliant la retour de la stabilité et la construction de canalisations; que des bureaux d’Unocal ont été ouverts à Kaboul en mars 1997; et que la compagnie américaine s’est vu confier par les Taliban la tâche de former les Afghans (ouverture d’un Centre à Kandahar) à la technologie des pipelines.

La convergence d’intérêts entre les sociétés américaines et les fondamentalistes taliban et séoudiens est donc flagrante. Alors que les Etats-Unis avaient jugé inopportun de rouvrir leurs ambassades à Kaboul sous les gouvernements Rabbani et Massoud, ils se sont empressés de reconnaître le pouvoir des Taliban lorsque ceux-ci prirent le contrôle de la capitale afghane le 26 septembre 1996, le département d’Etat publiant pour l’occasion un communiqué qualifiant de "positive" leur victoire et annonçant l’envoi d’une délégation officielle à Kaboul.

La campagne de presse anti-iranienne et anti-libyenne inaugurée au cours de l’été 1996 contre l’Iran et le terrorisme islamique, après l’explosion du Boeing de la TWA, pourrait nous porter à croire que le Département d’Etat a effectué un changement de stratégie vis-à-vis des islamistes. Mais on peut aisément détecter derrière cette croisade apparemment anti-islamique une volonté de lutter contre les intérêts des nations européennes, lesquelles commençaient, à la veille de cette offensive médiatique, à s’implanter économiquement en Iran et en Libye.

L’Europe, principale victime de la stratégie pro-islamiste des Etats-Unis

Dans un autre registre, la formidable campagne médiatique planétaire organisée conjointement par la CIA et CNN pour justifier la guerre du Golfe et contraindre les nations européennes et arabes à aller "se croiser" en Irak, n’a abouti en fin de compte, qu’à renforcer le choc de civilisation entre le monde musulman et l’Europe, "ventre mou" de l’Occident, ceci au profit des Américains, qui nous ont évincés du Golfe avec notre participation, et au grand bénéfice des islamistes les plus obscurantistes, dont le modèle-ennemi irakien laïque est désormais hors d’état de nuire et discrédité.

Les Européens sont donc très peu soucieux de leurs intérêts vitaux lorsqu’ils soutiennent sans réserves, au nom de l’ONU ou de "l’atlantisme", les raids américains sur l’Irak ou même la Serbie. Car les islamistes sont les principaux bénéficiaires de ces entreprises. "Chaque missile Tomahawak lancé sur l’Irak est une bûche jetée dans le foyer de l’intégrisme. Les Américains font le lit d’une contestation intégriste hostile à l’Occident. Or ce qui reste possible avec un nationalisme laïque ne l’est plus avec un intégrisme fanatique. Le maintien de l’embargo contre l’Irak est une honte", affirme Jean-Pierre Chevènement.

Indépendamment de la responsabilité des dirigeants serbes ou irakiens dans les conflits récents, il n’est pas sûr que la France, Etat ayant une histoire et des intérêts propres, souvent divergents de ceux de ses alliés américains, ait intérêt à s’aligner de la sorte sur la politique des Etats-Unis, qui, on ne saurait le leur reprocher, n’hésitent pas à faire passer leurs intérêts avant et au détriment de ceux de leurs "alliés" de l’OTAN.

Pour ce qui est de l’affaire bosniaque, les Américains, en soutenant le leader musulman Alijà Izetbégovic, dont les liens avec l’Iran et l’engagement doctrinal islamiste (voir sa fameuse "Déclaration islamique" de 1970, rééditée en 1991) sont officiels, ont démontré qu’ils n’ont pas renoncé à soutenir des chefs islamistes notoires quand cela leur permet de s’implanter durablement dans les zones stratégiques du monde et d’améliorer leur image auprès des islamistes et des régimes fondamentalistes producteurs de pétrole, Washington escomptant ainsi se faire pardonner sa présence "illégitime" en territoire saoudien interdit aux "Infidèles" et leur politique sioniste.

"Washington s’obstine à créer dans les Balkans un Etat musulman, dont le penchant vers l’intégrisme ne fait aucun doute, pour qu’un nouveau foyer de troubles requière longtemps la médiation de la Maison-Blanche et, surtout, l’extension de la zone de l’OTAN à l’ensemble des Balkans, affirme le général Gallois. La crise des Balkans justifie la permanence et l’extension géographique d’une présence armée des Etats-Unis en Europe" (32). En effet, la stratégie bosniaque américaine (notamment le Plan "Train and Equip" de 1996 de surarmement du camp bosniaque musulman au détriment des Serbes et des Croates) a pour principal avantage de justifier la domination militaro-politique des Etats-Unis sur l’Europe, domination qui passe par l’élargissement de l’OTAN aux Etats de l’ancien bloc de l’Est, extension elle-même en partie justifiée par les foyers d’instabilité existants et entretenus.

La désoccultation de la stratégie confessionnelle et islamiste des Etats-Unis, fortement préjudiciable aux intérêts européens et en partie reconduite après la fin de la Guerre froide, permet en définitive de démontrer que la construction de l’Europe sur les principes fondateurs de l’OTAN et de l’OMC, telle que définie dans le Traité de Maastricht ou celui d’Amsterdam du 17 juin 1997, est totalement inefficace et illusoire en termes de puissance, en l’absence d’une réelle doctrine de défense commune. La redéfinition de l’identité et des frontières culturelles de l’Europe sur des bases "civilisationnelles", tout d’abord, et l’élaboration d’une doctrine de défense et d’un projet géopolitique européen autonomes vis-à vis des Etats-Unis, ensuite, devraient être le souci premier des irresponsables qui prétendent nous gouverner et qui sont bien plus cosmopolites qu’"européens", au sens où nous l’entendons.

Alexandre Del Valle
Conférences Le JAC