Mahomet
ou Charlemagne? Tel est en effet le dilemme posé par léventuelle adhésion de la
Turquie à lUnion européenne. Ladhésion de ce pays extra-européen, qui
marquerait la mort politique de lEurope, serait un non-sens à la fois
géographique, historique et politique. Le seul élément positif du débat suscité par
la menace turque est quil force les Européens à réfléchir sur le sens donné au
mot "Europe", sur la forme quils désirent donner à leur communauté de
destin. Les lettrés rappelleront que les plus grands esprits européens ont combattu la
Sublime Porte, par la plume ou par lépée: Cervantès, qui perdit un bras à
Lépante, Erasme, Victor Hugo et Lord Byron, tant dautres encore.
Dans notre réflexion, les figures de Mahomet et de Charlemagne peuvent jouer le rôle de
symboles des deux options possibles: lune, prophétique, celle du monothéisme de
marché, ne concevant lUnion européenne que comme une zone de libre-échange la
plus vaste possible et donc extensible à linfini (Le Canada? Israël? Le
Maroc?) , peuplée de consommateurs privés de véritables points dancrage, si
ce nest un vague contrat "citoyen" (droits de lhomme et cartes de
crédit, nouvelle traduction de "Bible and business").
Lautre, celle de Charlemagne, héritière de la Rome des Césars et du Saint-Empire,
conçoit lEurope comme un bloc civilisationnel, enraciné dans une histoire
plurimillénaire et dans une géographie bien comprise, fondé sur un héritage très
charnel, à la fois helléno-germanique et pagano-chrétien, cest-à-dire un
polythéisme des valeurs.
Aux figures de Mahomet et de Charlemagne peuvent se substituer celles de Carthage et de
Rome, au mercantilisme des thalassocraties la vision purement politique des empires de la
terre. Mais, si jai choisi Mahomet, cest bien entendu pour rappeler un fait
essentiel aux distraits: lentrée dans lUnion européenne de la Turquie,
rapidement rejointe par les républiques turcophones dAsie centrale, signifierait
que, dans moins de quinze ans, un Européen sur deux serait musulman, que la première
armée du continent serait néo-ottomane et que les Turcs constitueraient des majorités
dans toutes les assemblées européennes. Catastrophe historique qui marquerait
létape ultime dune stratégie séculaire de sabotage de lUnion
continentale par les puissances maritimes, Empire britannique tout dabord,
Etats-Unis ensuite. Car létude un tant soit peu sérieuse de lhistoire de la
Route de la Soie (devenue aujourdhui Route du Pétrole, mais cest le même axe
depuis Alexandre le Grand!), montre vite quune lutte sournoise oppose depuis des
siècles deux types de civilisation, deux modèles dempire.
Lactuelle hégémonie américaine permet à Washington, qui a pris la relève de la
City, de poursuivre avec autant de cohérence que de patience une vieille stragégie
daffaiblissement de lEurope, quelle fait tout pour couper de la Russie.
A ce propos, il est surprenant de constater à quel point certaines élites européennes
ont pour Ankara les yeux de Chimène, alors que Moscou leur paraît mille fois moins
exotique que la Nouvelle-Guinée!
Cet aveuglement, rarement dicté par la naïveté, fait le jeu de notre ennemi
géopolitique, qui a tout intérêt à neutraliser un concurrent potentiel en jouant la
carte de la libanisation du continent, commencée avec le Rideau de fer, poursuivie avec
ses menées dans les Balkans, de la Bosnie au Kosovo. Une fois lEurope paralysée,
Washington pourra sans crainte tourner ses regards vers ses autres concurrents: Moscou,
Delhi et Pékin. Surtout, cassant laxe eurasien qui commande ce que le
géopoliticien MacKinder appelait le Heartland le cur des terres émergées
, Washington pourra asseoir durablement son emprise mortifère sur un monde
condamné à la soumission et à la misère. En ce sens, le rôle historique des
Européens nest-il pas de résister, en commençant par riposter aux sophismes des
amnésiques et des stipendiés?Accepterons-nous que Rome ne soit plus dans Rome et que
flotte sur ses temples écroulés la bannière de Mahomet?
Christopher
Gérard
Licencié et agrégé en philologie classique de l'ULB. |