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Les musulmans en Occident à l'heure de vérité

par Sami A.Aldeeb Abu-Sahlieh

source: www.lpj.org

 

 1) Réalité des chiffres

Entre quinze et vingt millions de musulmans vivent actuellement en Occident. Quel est l'avenir des relations de ces musulmans avec ces pays? Pour répondre à cette question nous prenons le cas de la Suisse à laquelle nous avons consacré un ouvrage récent.

En 1970, la Suisse comptait 16'353 musulmans. Ce chiffre est passé en 1980 à 56'625 (sur 6'365'960 habitants), et en 1990, à  152'217 ( sur 6'873'687 habitants).

On constate que la communauté musulmane en Suisse a presque triplé tous les dix ans dans les trois dernières décennies. Si cette tendance continue cela signifie qu'elle compte aujourd'hui 450'000 personnes, et dans dix ans elle compterait environ un million et demi, et dans vingt ans quatre millions et demi. Elle formera alors la majorité des habitants de la Suisse en 2020 et constituera la première communauté religieuse en Suisse. Et même en réduisant nos prévisions pour l'an 2020 de moitié, un tel accroissement de la communauté musulmane impliquerait forcément un changement dans le paysage juridique et politique de la Suisse selon le principe: "La quantité fait la qualité" et pourra mettre en danger son unité territoriale comme c'est le cas en ex-Yougoslavie. Ce risque doit être pris au sérieux dans tous les autres pays occidentaux comme la France, l'Allemagne, la Grande-Bretagne ou l'Italie où vit une minorité musulmane importante. Ceci découle de la conception musulmane de la société.

2) Conception de la société en droit musulman classique

Partant du Coran et de la Tradition de Mahomet, les deux sources du droit musulman, les juristes musulmans classiques divisent le monde sur la base de l'appartenance religieuse.

Il y a avant tout la Terre d'Islam. Il s'agit des régions où les musulmans ont la domination politique. Dans ces régions il y a d'un côté les musulmans, et de l'autre côté les non-musulmans qui, selon la croyance musulmane, deviendront tôt ou tard musulmans. Les non-musulmans sont soit des Gens du Livre (juifs, chrétiens, sabéens, zoroastriens et samaritains), soit des polythéistes. Les Gens du Livre ont le droit de vivre en Terre d'Islam en gardant leur foi mais doivent accepter des restrictions. Ainsi ils paient un tribut et ne peuvent épouser une musulmane (alors que le musulman peut épouser une non-musulmane). D'autre part, un non-musulman est encouragé à devenir musulman, mais il est interdit, sous peine de mort, à un musulman de changer sa religion. Quant aux polythéistes, ils ne peuvent vivre dans la Terre d'Islam et n'ont le choix qu'entre la guerre ou devenir musulmans. La péninsule arabique a un statut particulier, aucun non-musulman ne peut y résider.

En dehors de la Terre de l'Islam, il y a la Terre de la guerre souvent appelée Terre de la mécréance. Selon la croyance musulmane, tôt ou tard ces régions doivent être conquises et passer sous domination musulmane. On rapporte que Mahomet avait envoyé aux dirigeants des pays limitrophes des messages les invitant à devenir musulmans. S'ils refusent, ils doivent se soumettre à son pouvoir politique et payer le tribut au cas où ils font partie des Gens du Livre. S'ils refusent de se convertir ou de se soumettre, ils doivent se préparer à la guerre.

Le Coran dit: "Ne faites pas appel à la paix quand vous êtes les plus forts" (47:35). Les juristes musulmans classiques estiment que le chef de l'État musulman ne peut conclure la paix avec les pays non-musulmans que si ces derniers ont la supériorité militaire. On retrouve cette conception chez Abu-Youssof (d. 798) et chez Al-Mawardi (d. 1058). Ce dernier nomme parmi les devoirs du chef de l'État:

Combattre ceux qui, après y avoir été invités, se refusent à embrasser l'islam, jusqu'à ce qu'ils se convertissent ou deviennent tributaires, à cette fin d'établir les droits d'Allah en leur donnant la supériorité sur toute autre religion.

Il précise que si les adversaires se convertissent à l'islam, "ils acquièrent les mêmes droits que nous, sont soumis aux mêmes charges, et continuent de rester maîtres de leur territoire et de leurs biens". S'ils demandent grâce et réclament une trêve, cette trêve n'est acceptable que s'il est trop difficile de les vaincre et à condition de les faire payer; la trêve doit être aussi courte que possible et ne pas dépasser une durée de dix ans; pour la période qui dépasse ce délai, elle devient sans valeur.

Trois siècles plus tard, Ibn-Khaldun (d. 1406) écrit que les musulmans sont légitimés à mener une guerre offensive du fait qu'ils ont une mission universelle visant à amener toutes les populations à entrer dans la religion musulmane, bon gré mal gré. Ceci n'est pas le cas des adeptes des autres religions qui n'ont pas de mission universelle; ils ne peuvent mener une guerre que pour se défendre.

Selon la doctrine musulmane classique, les musulmans n'ont pas le droit d'émigrer vers la Terre de la mécréance et tout musulman qui y vit doit la quitter pour aller vers la Terre d'Islam afin d'être régi par le droit musulman, d'augmenter le nombre des musulmans et d'affaiblir le camp des mécréants. En application de cette doctrine de la migration, les musulmans ont quitté les pays qui ont été reconquis par les chrétiens comme c'est le cas de la Sicile et de l'Andalousie. Certes, ils étaient indésirables dans ce pays, mais les juristes musulmans ont largement contribué à leur départ.

4) Résurgence islamiste dans les pays musulmans

La foi islamique exige une soumission aux normes islamiques sur tous les plans. Or ceci n'est pas le cas dans les pays musulmans. Ainsi les mouvements islamistes exigent de leurs régimes un retour au droit musulman classique et le rejet des lois et des attitudes de vie inspirées de l'Occident mécréant. Le régime des Talibans, ces étudiants en théologie, est un indicateur de ce que pourrait devenir la situation où cas où d'autres mouvements islamistes prennent le pouvoir. En bref, cela signifie le retour au droit pénal musulman, à des restrictions en matière de liberté d'expression, à une détérioration du statut de la femme et des non-musulmans, voire au retour à l'esclavage que certains auteurs musulmans prônent ouvertement.

On peut à cet égard dire que les musulmans vivent aujourd'hui en état de schizophrénie, partagés entre les exigences de leur foi tel que prévues par les légistes classiques et la nécessité de s'adapter à la vie moderne. Cette schizophrénie se traduit par des tensions violentes entre les régimes en place et les mouvements islamistes comme c'est le cas en Égypte, en Algérie et en Turquie.

5) Reflet de la conception classique dans les relations internationales

Après avoir subi la colonisation et avec la fin de l'empire ottoman et la suppression du califat en 1924, le monde musulman s'est divisé en États nations qui font partie des Nations Unies. On se trouve ainsi face à une nouvelle donne géopolitique à laquelle les auteurs musulmans modernes essaient d'adapter l'ancienne division entre Terre d'islam et Terre de guerre.

Ainsi Abu-Zahrah (d. 1974) affirme que le monde actuel est uni par l'ONU dont les membres se sont engagés à respecter les lois. Le Coran exige dans ce cas le respect de tous les engagements (17:34). De ce fait, les pays non-musulmans membres de cette organisation ne sauraient être considérés comme Terre de guerre mais Terre de traité (Dar ahd). Malgré cela, les ouvrages à connotation religieuse continuent à qualifier les pays non-musulmans de Terre de mécréance, et leurs habitants de mécréants (kafirs), qualificatif donné aussi à tous les non-musulmans, y compris les chrétiens et les juifs, qui sont ressortissants des pays musulmans et occupent parfois des postes ministériels dans ces pays. D'autre part, les mouvements islamiques qui cherchent à prendre le pouvoir dans les pays musulmans tendent à réhabiliter l'ancienne division entre Terre d'islam et Terre de guerre. Ceci est plus ou moins clairement énoncé dans les projets constitutionnels que ces mouvements ont déjà préparés en vue de leur accession au pouvoir.

Ainsi le projet constitutionnel du Parti de libération stipule: "Le jihad est un devoir pour les musulmans". Le commentaire précise qu'il faut commencer par appeler les mécréants à la foi musulmane. S'ils refusent d'y adhérer, alors seulement, il faut les combattre. Ce projet interdit les traités de neutralité absolue parce qu'ils réduisent le pouvoir des musulmans, ainsi que les traités de délimitation permanente des frontières parce qu'ils signifieraient la non-transmission de la foi musulmane et l'arrêt du jihad. Ce projet va jusqu'à prévoir le paiement du tribut par les non-musulmans qui vivent en Terre d'Islam. Il interdit l'adhésion des pays musulmans à des organisations internationales comme les Nations Unies.

6) Minorités musulmanes en Occident

La foi musulmane exige du musulman de ne pas se soumettre à un pouvoir mécréant, à ne pas appliquer une loi mécréante et à ne pas s'adresser à un juge mécréant. Mais que faire lorsqu'on est une minorité musulmane dans un pays non-musulman?

La première exigence a pour conséquence une tendance à prendre le pouvoir par la force. Mais comme celle-ci fait défaut aux minorités musulmanes et ne peuvent pas compter sur l'aide des autres pays musulmans, ces minorités demandent la sécession pour être majoritaires dans leur territoire et se gouverner selon leurs normes religieuses. Ceci explique les velléités d'indépendance de la part des minorités musulmanes comme en Union soviétique et en Ex-Yougoslavie. Ce phénomène se répètera dans d'autres pays occidentaux lorsque les musulmans seront assez nombreux. Signalons ici que les musulmans en Angleterre ont formé leur propre parlement en 1992. Aux États-Unis, des musulmans noirs ont fondé en 1930 l'organisation Nation de l'islam dont le but est de créer un État musulman indépendant.

Mais si la minorité n'est pas assez forte pour obtenir la sécession, sa présence pose problème aux juristes musulmans modernes. Certains s'opposent à la migration des musulmans vers les pays non-musulmans, et à l'obtention de la nationalité d'un pays non-musulman. Un chrétien d'un pays non-musulman qui devient musulman devrait renoncer à sa nationalité, quitter son pays et aller habiter dans les pays musulmans. Cette conception va à l'encontre de la tendance actuelle des musulmans qui émigrent en masse vers les pays non-musulmans. Conscients de cette réalité, les auteurs musulmans demandent à ces émigrés musulmans de rester fidèles à la loi islamique en tant qu'exigence de leur foi et de ne pas se laisser intégrer dans la société mécréante. D'autre part, ils doivent convertir les non-musulmans à leur religion et veiller à ce que les enfants issus de leur mariage avec une non-musulmane soient musulmans. Ils doivent s'opposer à tout mariage entre une musulmane avec un non-musulman, mariage interdit en droit musulman, de peur que la femme et sa progéniture ne deviennent mécréantes. Ils doivent exiger l'application de leurs lois en matière de statut personnel et des successions. Et là où c'est possible, ils doivent s'adresser à des tribunaux religieux de leurs communautés. L'exigence de cimetières musulmans s'inscrit dans cette ligne. Selon Mahomet, de même qu'on ne se mettrait pas près d'un mauvais voisin dans la vie terrestre, il faut éviter un tel voisinage après la mort. Et le pire des voisins est le mécréant.

Évidemment, de telles revendications, si elles sont formulées en bloc, ne manqueront pas à effaroucher les pays occidentaux qui y verront un refus de la part des musulmans de se soumettre aux lois de ces pays. De ce fait, ces revendications sont formulées progressivement. Personne n'est capable de manger un saucisson entier en une seule bouchée; de ce fait on le débite en rondelettes. C'est un peu la stratégie adoptée par les responsables religieux musulmans en Occident qui parlent de la théorie des priorités: ils cherchent ce qui leur semble le plus urgent à l'heure actuelle, laissant à des temps plus propices les autres revendications. Tout passera, mais avec la patience. Invoquant tantôt la tolérance, tantôt la liberté religieuse, tantôt les règles de la démocratie, ils finiront par saper les bases de la société démocratique et laïque qui les accueillent. Leur principe de base reste: Les lois de Dieu sont nécessairement plus parfaites que celles des humains et personne n'a le droit d'imposer aux musulmans de vivre en violation de leur foi qui exige l'application de la loi islamique partout où ils sont. Trois citations d'auteurs musulmans suisses suffisent à prouver ce que nous disons ici:

Dans un article intitulé "L'islam propose à l'Occident un dialogue sans compromission", Hani Ramadan estime que le système construit sur la démocratie et les droits de l'homme a créé un vide, et ce vide doit être comblé par la religion. Or, poursuit-il, "le retour (de l'Occident) au christianisme serait une solution. Mais la foi chrétienne, rendant à César ce qui appartient à César, s'est complètement désengagée de la marche de l'Histoire. L'État l'a emporté sur l'Église, marginalisée et incomprise. Quant au judaïsme, il reste actuellement attaché à l'idée de la race élue, ce qui réduit considérablement la portée de son message". Il reste donc l'islam qui propose une foi, une morale et "un système de lois… un gouvernement qui ne rejette pas le principe démocratique des élections, mais pour qui la loi divine seule est souveraine. Il s'agit effectivement d'un système complet qui remet en cause les principes mêmes de la laïcité".

L'opinion de Hafid Ouardiri, porte-parole de la Fondation culturelle islamique de Genève, est à peine différente de celle de Hani Ramadan. Il explique:

L'étranger (musulman) doit se contenter de vivre un islam provisoire, c'est-à-dire un islam sans revendication. Un islam qui s'adapte bon gré mal gré aux lois en vigueur, même si celles-ci sont souvent réductrices à son égard. Cet étranger, qu'il soit simple ouvrier, intellectuel ou scientifique, n'a pas le choix. C'est à prendre ou à laisser (souvent le renouvellement de son titre de séjour peut en dépendre). En langage clair, s'il n'est pas content, il peut rentrer chez lui. Quand on sait ce qui l'attend chez lui (le pire) on comprend, sans le condamner, pourquoi il se résigne.

La situation est autre en ce qui concerne le musulman devenu citoyen. Hafid Ouardiri explique:

Le musulman citoyen européen, c'est autre chose. Il est citoyen, donc l'égal des autres…. Il doit respecter les lois et servir sa patrie conformément aux exigences propres à la citoyenneté ... Mais voilà, pour le citoyen musulman pratiquant, au-dessus de sa citoyenneté culmine sa foi, avec ses lois, sa pratique, ses principes et ses valeurs ... Il se trouve donc confronté à un dilemme. La loi qui régit sa citoyenneté se trouve parfois en contradiction avec celle de sa foi. Est-ce l'islam qui est incompatible avec la citoyenneté européenne ou l'inverse? Pour le musulman, l'obstacle vient de l'étroitesse des lois de la laïcité et non le contraire. Face à cette situation, le citoyen musulman doit soit s'exposer à une fin de non-recevoir de la part du pouvoir et, au nom de la laïcité, vivre un islam réduit et incomplet par rapport aux prescriptions divines; soit revendiquer le droit à plus d'ouverture et de compréhension de la part du pouvoir politique. Il lui réclamera un champ politique, juridique et culturel plus large afin de pouvoir exprimer légalement et vivre les valeurs islamiques qui sont indispensables à sa foi.

Tariq Ramadan, activiste musulman et frère de Hani Ramadan, écrit:

Quand des individus ou des associations de la communauté musulmane interpellent les pouvoirs publics en vue de trouver des solutions aux divers problèmes qui sont les leurs, ils ne traduisent pas une volonté d'être traités différemment; bien plutôt – puisqu'ils vont vivre ici – ils demandent à ce qu'on prenne en considération leur présence et leur identité dans le cadre d'une législation qui a été élaborée en leur absence.

7) Comment sortir de cet imbroglio

A) Assainir la situation politique internationale

Nous vivons actuellement une situation politique qui exacerbe les rapports entre les pays musulmans et les pays non-musulmans. Les pays musulmans sont aujourd'hui en phase de colonisation de la part de l'Occident avec de nombreuses bases militaires, ce qui est contraire au droit musulman. La tragédie palestinienne et le soutien que l'Occident accorde à Israël mettent les relations entre les régimes musulmans et les pays occidentaux à rudes épreuves. La population, qu'elle soit acquise aux thèses des islamistes ou non, accuse les régimes arabo-musulmans de trahison. Ceci renforce la position des mouvements islamiques. Même des chrétiens arabes exigent une attitude plus ferme de la part des régimes arabes dans leurs relations avec l'Occident. Certains réclament la sortie de leurs pays de l'ONU devenue une organisation mafieuse au service des grandes puissances et du sionisme au détriment de la justice, cette organisation étant accusée notamment d'être responsable de la tragédie palestinienne.

La politique est un tout. Sans un assainissement de la situation politique susmentionnée, il est peu probable de retrouver une ambiance propice à un dialogue entre les civilisations.

B) Fermeté occidentale

Les pays occidentaux souffrent d'une déficience démographique qui les pousse à ouvrir les frontières à des flux migratoires afin d'y remédier. On ne peut au nom du profit matériel et de l'intérêt des entreprises désireuses de fonctionner avec des salariés sous-payés, laisser venir n'importe qui sans envisager à long terme l'effet de la présence de cette personne sur le système juridique national. Accepter l'autre, oui. Mais pas à n'importe quel prix. Et si un certain contrôle doit être exercé sur l'entrée de la main-d'œuvre temporaire ou à long terme, un tel contrôle doit être d'autant plus conséquent sur ceux qui se font naturaliser ou demandent l'asile politique en Occident. Ainsi, la naturalisation doit être refusée à quelqu'un qui refuse de se soumettre au droit national. Celui-ci doit être testé par une série de questions et de comportements sociaux. Certes, on ne peut exiger d'un musulman de manger du porc ou de boire du vin pour pouvoir bénéficier de la naturalisation. Mais on est en droit de lui demander le respect des principes fondamentaux comme la liberté de religion et des normes qui en découlent. Ainsi, à titre d'exemple, un musulman qui refuse que son fils ait la liberté de changer de religion à l'âge de 16 ans, ou que sa fille épouse un chrétien ne devrait pas être naturalisé. Un imam qui marierait des couples avant de passer devant l'état civil doit être non seulement interdit de naturalisation, mais aussi de séjour sur le territoire national. Il faudrait donc déterminer les normes de l'étranger qui entrent en conflit avec les normes nationales et voir lesquelles de ces dernières l'étranger doit respecter.

Cette rigueur doit être aussi observée en ce qui concerne les demandeurs d'asile politique. La Convention relative aux réfugiés dit à son article 2: "Tout réfugié a, à l'égard du pays où il se trouve, des devoirs qui comportent notamment l'obligation de se conformer aux lois et règlements ainsi qu'aux mesures prises pour le maintien de l'ordre public". Certains pays occidentaux souhaitent même exiger des immigrants qu'ils ne pratiquent pas l'excision de leurs filles.

Le mariage mixte étant en soi un domaine des plus sensibles, il nous semble nécessaire de prendre les mesures adéquates pour empêcher l'abus de droit. On entend parfois que des musulmans cherchent actuellement à épouser des femmes occidentales pour accélérer l'islamisation de l'Occident. Certains de ces musulmans exigent d'ailleurs que leurs épouses se convertissent à l'islam, et que leurs enfants soient musulmans. Lorsque leurs filles veulent épouser des chrétiens, ils exigent de ces derniers qu'ils se convertissent à l'islam. Or ceci est contraire aux principes fondamentaux des droits de l'homme. Il y a un devoir d'information et de précaution de la part des autorités civiles. Aujourd'hui on se marie aussi facilement qu'on achète une boîte de chocolat. L'état civil procède à des mariages sans se rendre compte des motifs et des enjeux de ces mariages.

Aucun État ne permet à personne de conduire une voiture sans examen préalable. Or le mariage est bien plus difficile à mener à bien qu'une voiture. De ce fait, nous estimons que le mariage, surtout le mariage mixte, doit être précédé par un examen. Certains États exigent un examen médical des deux conjoints, mais il nous semble que cela est insuffisant. Cet examen doit porter sur les questions les plus importantes. D'autre part, il faudrait exiger que les deux conjoints signent un contrat de mariage détaillé, et non simplement se satisfaire de normes générales. Sur ce plan, l'adage en vigueur ne devrait pas être "Nul n'est censé ignorer la loi", mais "Nul n'est censé connaître la loi". Faire des examens suppose aussi subir les conséquences de l'échec. Si par exemple un musulman insiste sur le fait que ses enfants soient élevés comme musulmans sans tenir compte de l'avis de son épouse chrétienne, ou que ses filles épousent seulement des musulmans, nous estimons que l'état civil doit refuser de célébrer son mariage au même titre qu'il refuse de célébrer un mariage qui est de toute évidence un mariage de complaisance (mariage blanc) dont le but est d'obtenir le permis de séjour. Nous ne nions pas que chaque mariage peut potentiellement échouer, même entre des nationaux, mais l'échec du mariage mixte a des implications plus graves parce qu'il pousse à la généralisation et sème la discorde et la xénophobie entre les communautés. De ce fait, il faut prendre toutes les précautions pour qu'un tel mariage réussisse.

Il ne suffit cependant pas que les autorités nationales informent le musulman étranger de ses droits et de ses devoirs, il faudrait encore que les responsables religieux de la communauté musulmane n'aillent pas dans le sens contraire de celui prôné par les autorités suisses. Un musulman qui viendrait en Occident et chercherait à se marier devant l'imam d'une mosquée avant de passer devant les autorités civiles ne pourra pas le faire que s'il trouve un imam qui accepte de collaborer avec lui. Or si l'imam est ignorant des normes nationales, ou s'il prend un malin plaisir à les violer en les considérant comme normes mécréantes, les autorités nationales doivent se montrer particulièrement vigilantes face à cet imam, l'informer et le mettre en garde contre la violation des normes nationales, le renvoyer dans son pays ou le mettre en prison.

C) Rôle des philosophes

Les mesures décrites plus haut doivent être accompagnées d'un renouveau de la pensée philosophique et d'un débat sur le fond en Occident et dans les pays musulmans.

La confrontation entre les normes religieuses et le droit laïque provient du fait que les premières, d'origine révélée, refusent le compromis et le recours à la raison, deux conditions indispensables dans tout dialogue et cohabitation pacifique.

Certains penseurs arabes n'hésitent pas à prôner ouvertement l'abandon du concept de la révélation et la désacralisation des livres sacrés. Ainsi le philosophe égyptien Zaki Najib Mahmud (d. 1993), adepte du positivisme scientifique, estime qu'il ne faut prendre du passé arabe, comme du présent occidental, que ce qui est utile pour la société arabe. Pour juger ce qui est utile et ce qui ne l'est pas, il faut recourir à la raison, quelle que soit la source examinée: révélation ou non-révélation. Ceci suppose le rejet de toute sainteté dont serait couvert le passé. Les choses doivent être appréciées en pratique, sans falsifier les données historiques ni tomber dans les généralisations. "La clé du vrai aujourd'hui, écrit-il, est de bien digérer cette idée que nous sommes en transformation, donc en mutation; ainsi, le passé ne saurait régir l'avenir". Il ajoute que pour pouvoir construire une société moderne, les pays arabes doivent extirper de leur esprit l'idée que se fait l'Arabe de la relation entre le ciel et la terre, selon laquelle "le ciel a commandé et la terre doit obéir; le créateur a tracé et planifié, et la créature doit se satisfaire de son destin et de son sort".

Les musulmans, où qu'ils vivent, doivent faire un effort réel pour séparer totalement la religion du droit et donner à la raison la prééminence sur la foi. Il faudrait cependant que l'Occident fasse aussi un effort de son côté. L'Occident - qui a ou prétend avoir la liberté de pensée - doit commencer à enseigner dans ses facultés de théologie et dans ses écoles que la révélation en tant que texte définitif et clos à jamais est un concept faux et dangereux pour l'humanité. Si une telle idée est enseignée en Occident, elle peut progressivement faire par la suite son chemin chez les musulmans comme chez les juifs. Sans cela, le 21ème siècle sera ravagé par des guerres de religion, attisées par des hallucinés juifs, chrétiens ou musulmans, tous prétendant obéir à des ordres de Dieu donnés dans le passé lointain, ordres dont la véracité est impossible à prouver puisque Dieu reste, pour le moment, inatteignable par nos moyens de communication.

Pour finir, il me faut mettre en garde contre le dialogue inter-religieux s'il n'est pas fondé sur la franchise et le devoir de respect des droits de l'homme. Les Églises chrétiennes rendent un mauvais service à leurs adeptes et aux musulmans en adoptant un discours flatteur et en soutenant les revendications des musulmans sans tenir compte des arrière-pensées et des conséquences. Très souvent ce dialogue ne sert qu'à voyager et bien manger. Il me suffit ici de signaler que les décennies de dialogue inter-religieux initié par les Églises avec les musulmans n'ont même pas réussi à mettre un terme à l'abus des musulmans qui se permettent d'épouser des femmes non-musulmanes mais interdisent catégoriquement le mariage des non-musulmans avec des femmes musulmanes.

Sami A.Aldeeb Abu-Sahlieh