
Foulard islamique : l'étendard du Prophète
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Le port du voile est un acte militant, qui relève moins des convictions religieuses que dune stratégie politique. Les fondamentalistes sont à la manuvre. Cest une première : jamais depuis son édification, en 1922, un chef de gouvernement français ne sétait rendu à la Grande Mosquée de Paris. Jean-Pierre Raffarin la donc fait le 17 octobre, à quelques jours du ramadan. Pour sinquiéter de l« islamophobie » qui se développerait « parfois sournoisement » en France, a-t-il dit sans citer aucun exemple, mais aussi pour rappeler sa ferme opposition au port du foulard islamique dans un établissement scolaire : « Les attitudes ostentatoires, le prosélytisme symbolisé par certains voiles doivent être absolument proscrits en ces lieux qui représentent lavenir de notre pays. » Pour autant, le premier ministre se dit partisan du dialogue plutôt que de la contrainte : « Je souhaite quun terrain dentente puisse être trouvé, et ce nest quen dernière extrémité que la loi serait alors lultime recours. » Mais le gouvernement peut-il encore sabstenir de légiférer ? « La laïcité nest pas négociable », a dit Jacques Chirac à Valenciennes. Il nexclut pas de recourir à la loi « sil le faut ». Les affaires de foulard se sont multipliées depuis la rentrée scolaire. Les cas nont pas tous eu la publicité de celui dAlma et de Lila, ces deux lycéennes dAubervilliers soutenues par le Mrap et finalement exclues par le conseil de discipline. En septembre, plusieurs jeunes musulmanes avaient revêtu le hidjab dans dautres établissements du 9-3, à Montreuil, à Dugny et à Bagnolet Une trentaine délèves en tout, rien quen Seine-Saint-Denis, soutenues par des associations proches de lUnion des organisations islamiques de France (UOIF). « On ne peut pas vraiment parler dexplosion, minimise au ministère un fin connaisseur du dossier. Ces affaires se déroulent surtout en banlieue parisienne, autour de Lyon et de Montpellier : des zones où le voile est apparu depuis plusieurs années. Mais il sagit, cette fois, de pratique ostentatoire et prosélyte. Sans doute certaines associations ont-elles voulu tester le gouvernement, dans lattente du rapport sur la laïcité que prépare la commission Stasi. » Dautres affaires agitent lécole. En Alsace, le rectorat recensait, à la rentrée, 193 ports de voile dans les lycées et 230 dans les collèges. Dans le Nord, au lycée Sévigné de Tourcoing, les jeunes filles ayant un voile parfois très lourd se comptent par dizaines. Une pratique admise par le proviseur : elles se contentent de découvrir la racine de leurs cheveux en début de cours. Une enseignante y porte aussi le foulard ! Combien sont-elles, ces jeunes filles, à revêtir le voile ? Les chiffres sont pour le moins imprécis. Luc Ferry estime à mille ou mille cinq cents le nombre de foulards dans les établissements ; à une centaine le nombre de médiations engagées chaque année ; à une dizaine seulement le nombre de contentieux. Mais il reconnaît quil ne dispose pas dun recensement fiable, la plupart des problèmes étant réglés « à bas bruit », selon lui, par les chefs détablissement. En mai, Hanifa Cherifi, médiatrice de lEducation nationale pour le foulard, dénombrait cent cinquante cas conflictuels (deux fois moins, dit-elle, quen 1994 lors de sa nomination). Elle pointait cependant dans lHumanité laction des fondamentalistes « qui se focalisent sur les femmes pour développer leur idéologie conservatrice et dangereuse ». Alors, faut-il ou non légiférer ? La question empoisonne et divise la droite comme la gauche depuis quatorze ans : la première affaire a éclaté en septembre 1989 à Creil (Oise), dans un collège comptant 874 élèves de vingt-cinq nationalités différentes A lépoque, Lionel Jospin, alors ministre de lEducation nationale, avait courageusement botté en touche, laissant au Conseil dEtat le soin délicat de se prononcer. Cest à sa jurisprudence que se réfèrent aujourdhui les tribunaux administratifs pour trancher les contentieux. Lavis du 27 novembre 1989 autorise le port du voile, à condition quil ne soit pas ostentatoire et que lélève ne fasse ni propagande, ni prosélytisme en larborant. Or ce texte a fait lobjet de nombreuses exégèses, souvent contradictoires, au point que les chefs détablissement ne savent toujours pas quelle attitude adopter. « Il faut fixer des règles, dit Philippe Guittet, responsable du Syndicat national des personnels de direction de lEducation nationale. Certaines jeunes filles portent leur voile comme un étendard. Aujourdhui, les chefs détablissement négocient au jour le jour les termes de la laïcité. Ce nest pas acceptable. » Côté
gouvernement, le ministre des Affaires sociales, François Fillon, est partisan dune
loi, précisément pour fournir aux enseignants « le cadre clair » quils
attendent. En revanche, Nicolas Sarkozy, comme le premier ministre, ne veut légiférer
quen dernier recours : « Je crains Cest justement sur le terrain du respect des religions que se place le Conseil français du culte musulman (CFCM) pour obtenir gain de cause : le port du foulard serait une « prescription religieuse », affirme Dalil Boubakeur, pourtant réputé modéré. « La musulmane allonge son habit jusquà couvrir ses talons, se couvre la tête, tire le voile sur le cou, la gorge et la poitrine », précise le cheikh Al-Djazairi dans la Voie du musulman, un livre largement diffusé dans les milieux islamistes en France (ce qui prouve que jamais les fondamentalistes naccepteront de troquer le hidjab contre un discret bandana, comme certains le proposent). Mais tous les musulmans ne partagent pas lintransigeance dogmatique du CFCM, loin de là ! « Si lEtat français juge que le port du voile dans les lycées est contraire à ses traditions, cest son droit et les musulmans, qui ont le devoir de se conformer aux lois du pays où ils vivent, ont le choix de sy plier ou bien de quitter ce pays », estimait en 1998 le cheikh Mohammad Sayed Tantaoui, imam de la mosquée dAl-Azhar, au Caire. Le roi du Maroc observait à la même époque que « la plupart des femmes marocaines ne portent pas le voile. Nous navons pas limpression quen cela elles contreviennent aux commandements de lislam qui sont définis dans le temps et dans lespace ». Il ne sagit donc pas dune question de conscience. Ces divergences prouvent que le port du voile relève moins de lacte de foi que de la stratégie politique. A la différence des croix catholiques, des étoiles de David et même des mains de Fatma portées discrètement, le foulard est prosélyte par destination. Toutes ces affaires « sont orchestrées par des intégristes islamistes qui nont pour but que dinvestir et dencadrer la communauté musulmane française », écrit Rachid Kaci dans son livre, la République des lâches. « Le foulard, poursuit-il, est devenu un instrument au service dune ambition politique, un moyen de tester les capacités de résistance de lEtat français. » Le gouvernement hésite à légiférer sous prétexte que ces affaires sont moins nombreuses quon le dit. Or, cest justement parce que les islamistes nont pas encore gagné la partie quil faut une loi avant quil ne soit trop tard. « Les intellectuels qui sopposent à lexclusion des jeunes filles voilées en faisant remarquer que cette exclusion aggravera leur situation se trompent à la fois dépoque et de cible, écrit la romancière iranienne Chahdortt Djavann dans son dernier livre, Bas les voiles ! (Gallimard). Autoriser le voile à lécole replace les adolescentes vivant dans les cités et les banlieues sous le joug des dogmes islamiques. » Interdire le foulard, cest préserver la communauté musulmane des excès des fondamentalistes, la soustraire à leur emprise croissante. Cest surtout affirmer quon ne peut pas vivre en France sous deux lois, celle de la République et celle du Coran, en se référant à la première dans le but dimposer progressivement la seconde. Il est dautant plus urgent denvoyer ce signal aux islamistes quils essaient sans cesse de gagner du terrain. A lécole, ils contestent aujourdhui lenseignement délivré par lEducation nationale. En histoire, des professeurs se plaignent de ne plus pouvoir enseigner les croisades ni la guerre dAlgérie, ni évoquer le génocide juif. De jeunes musulmanes refusent dassister au cours de sciences naturelles ou de gymnastique. En littérature, des enseignants évitent daborder certains auteurs : Voltaire et même Victor Hugo sont suspects aux fondamentalistes. Le voile se répand maintenant dans les universités et de plus en plus dans les entreprises, voire dans la fonction publique. Les Renseignements généraux ont recensé une dizaine de cas dans un rapport daté du 29 septembre. A Bagnolet, cest une caissière qui refuse de quitter son voile : membre de lUOIF, elle est aussi élue CGT A Besançon, une jeune musulmane employée par la mairie en contrat à durée déterminée vient dêtre écartée dun poste daccueil, parce quelle refusait de retirer son foulard. A Paris, la mairie envisage lexclusion temporaire sans traitement dune assistante sociale déducation : elle a commencé à porter le voile une fois titularisée, après un stage au cours duquel elle travaillait tête nue. A Lyon, cest une fonctionnaire de ladministration des transports, soutenue par lUOIF, le PCF et la CGT, où elle milite, qui demande sa réintégration : le tribunal administratif a confirmé en juillet sa suspension, estimant que son obstination à porter le voile portait gravement atteinte au principe de laïcité de lEtat et de neutralité de ses services. Elle est prête à porter laffaire en cassation, voire devant la Cour européenne des droits de lhomme. La France compte cinq à six millions de musulmans, mais on estime à deux millions au plus le nombre de pratiquants, majoritairement présents dans les agglomérations de Paris, Lyon, Marseille et Lille. Veut-on quils basculent du côté des fondamentalistes ? La burqa (ou nigab), qui couvre les femmes de la tête au pied, a déjà fait son apparition en banlieue Fabrice Madouas |