Accueil Islam aujourd'hui Comprendre l'Islam Réforme Islam Géographie Coran Livres
Brèves Humour Liens Sondages Proposer son article Newsletter Moteur de recherche

petite_banniere_sos-islam.gif (4009 octets)

Foulard islamique : l'étendard du Prophète

par Fabrice Madouas

source : Valeurs Actuelles

Le port du voile est un acte militant, qui relève moins des convictions religieuses que d’une stratégie politique. Les  fondamentalistes sont à la manœuvre.

C’est une première : jamais depuis son édification, en 1922, un chef de gouvernement français ne s’était rendu à la Grande Mosquée de Paris. Jean-Pierre Raffarin l’a donc fait le 17 octobre, à quelques jours du ramadan. Pour s’inquiéter de l’« islamophobie » qui se développerait « parfois sournoisement » en France, a-t-il dit sans citer aucun exemple, mais aussi pour rappeler sa ferme opposition au port du foulard islamique dans un établissement scolaire : « Les attitudes ostentatoires, le prosélytisme symbolisé par certains voiles doivent être absolument proscrits en ces lieux qui représentent l’avenir de notre pays. » Pour autant, le premier ministre se dit partisan du dialogue plutôt que de la contrainte : « Je souhaite qu’un terrain d’entente puisse être trouvé, et ce n’est qu’en dernière extrémité que la loi serait alors l’ultime recours. » Mais le gouvernement peut-il encore s’abstenir de légiférer ? « La laïcité n’est pas négociable », a dit Jacques Chirac à Valenciennes. Il n’exclut pas de recourir à la loi « s’il le faut ». Les affaires de foulard se sont multipliées depuis la rentrée scolaire. Les cas n’ont pas tous eu la publicité de celui d’Alma et de Lila, ces deux lycéennes d’Aubervilliers soutenues par le Mrap et finalement exclues par le conseil de discipline. En septembre, plusieurs jeunes musulmanes avaient revêtu le hidjab dans d’autres établissements du “9-3”, à Montreuil, à Dugny et à Bagnolet… Une trentaine d’élèves en tout, rien qu’en Seine-Saint-Denis, soutenues par des associations proches de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF). « On ne peut pas vraiment parler d’“explosion”, minimise au ministère un fin connaisseur du dossier. Ces affaires se déroulent surtout en banlieue parisienne, autour de Lyon et de Montpellier : des zones où le voile est apparu depuis plusieurs années. Mais il s’agit, cette fois, de pratique ostentatoire et prosélyte. Sans doute certaines associations ont-elles voulu tester le gouvernement, dans l’attente du rapport sur la laïcité que prépare la commission Stasi. »

D’autres affaires agitent l’école. En Alsace, le rectorat recensait, à la rentrée, 193 ports de voile dans les lycées et 230 dans les collèges. Dans le Nord, au lycée Sévigné de Tourcoing, les jeunes filles ayant un voile parfois très “lourd” se comptent par dizaines. Une pratique admise par le proviseur : elles se contentent de découvrir la racine de leurs cheveux en début de cours. Une enseignante y porte aussi le foulard ! Combien sont-elles, ces jeunes filles, à revêtir le voile ? Les chiffres sont pour le moins imprécis. Luc Ferry estime à mille ou mille cinq cents le nombre de foulards dans les établissements ; à une centaine le nombre de médiations engagées chaque année ; à une dizaine seulement le nombre de contentieux. Mais il reconnaît qu’il ne dispose pas d’un recensement fiable, la plupart des problèmes étant réglés « à bas bruit », selon lui, par les chefs d’établissement. En mai, Hanifa Cherifi, médiatrice de l’Education nationale pour le foulard, dénombrait cent cinquante cas conflictuels (deux fois moins, dit-elle, qu’en 1994 lors de sa nomination). Elle pointait cependant dans l’Humanité l’action des fondamentalistes « qui se focalisent sur les femmes pour développer leur idéologie conservatrice et dangereuse ».

Alors, faut-il ou non légiférer ? La question empoisonne et divise la droite comme la gauche depuis quatorze ans : la première affaire a éclaté en septembre 1989 à Creil (Oise), dans un collège comptant 874 élèves de vingt-cinq nationalités différentes… A l’époque, Lionel Jospin, alors ministre de l’Education nationale, avait courageusement botté en touche, laissant au Conseil d’Etat le soin délicat de se prononcer. C’est à sa jurisprudence que se réfèrent aujourd’hui les tribunaux administratifs pour trancher les contentieux. L’avis du 27 novembre 1989 autorise le port du voile, à condition qu’il ne soit pas “ostentatoire” et que l’élève ne fasse ni propagande, ni prosélytisme en l’arborant. Or ce texte a fait l’objet de nombreuses exégèses, souvent contradictoires, au point que les chefs d’établissement ne savent toujours pas quelle attitude adopter. « Il faut fixer des règles, dit Philippe Guittet, responsable du Syndicat national des personnels de direction de l’Education nationale. Certaines jeunes filles portent leur voile comme un étendard. Aujourd’hui, les chefs d’établissement négocient au jour le jour les termes de la laïcité. Ce n’est pas acceptable. »

Côté gouvernement, le ministre des Affaires sociales, François Fillon, est partisan d’une loi, précisément pour fournir aux enseignants « le cadre clair » qu’ils attendent. En revanche, Nicolas Sarkozy, comme le premier ministre, ne veut légiférer qu’en dernier recours : « Je crains
qu’une loi votée dans l’urgence soit vécue par la communauté musulmane comme une punition ou une humiliation. » C’est aussi l’avis de
Luc Ferry : « Un texte législatif risque de heurter les traités européens que la France a signés, où il est question des droits de l’homme et de
la liberté de conscience. » Peut-on souligner qu’il s’agit aussi des droits des femmes, qui ne consentent pas toutes à le porter ? A gauche, la situation n’est pas plus claire. Jack Lang, qui n’a rien fait quand il était ministre (jusqu’en 2002), réclame une loi : « J’ai changé parce que la société s’est transformée. Les islamistes ont gagné du terrain. » Laurent Fabius, « très préoccupé du développement du communautarisme en France », partage son opinion. Mais pas Jean Glavany : « Une loi ne serait pas pertinente politiquement et serait dangereuse juridiquement ». Ni Noël Mamère : « La laïcité, ce n’est pas une morale, c’est le principe de neutralité devant les religions », affirme le député Vert qui commet un beau contresens historique : la laïcité fut conçue, à la fin du XIXe siècle comme une arme de guerre contre le catholicisme, et voilà qu’on la brandit au profit du fondamentalisme musulman !

C’est justement sur le terrain du respect des religions que se place le Conseil français du culte musulman (CFCM) pour obtenir gain de cause : le port du foulard serait une « prescription religieuse », affirme Dalil Boubakeur, pourtant réputé modéré. « La musulmane allonge son habit jusqu’à couvrir ses talons, se couvre la tête, tire le voile sur le cou, la gorge et la poitrine », précise le cheikh Al-Djazairi dans la Voie du musulman, un livre largement diffusé dans les milieux islamistes en France (ce qui prouve que jamais les fondamentalistes n’accepteront de troquer le hidjab contre un discret bandana, comme certains le proposent). Mais tous les musulmans ne partagent pas l’intransigeance dogmatique du CFCM, loin de là ! « Si l’Etat français juge que le port du voile dans les lycées est contraire à ses traditions, c’est son droit et les musulmans, qui ont le devoir de se conformer aux lois du pays où ils vivent, ont le choix de s’y plier ou bien de quitter ce pays », estimait en 1998 le cheikh Mohammad Sayed Tantaoui, imam de la mosquée d’Al-Azhar, au Caire. Le roi du Maroc observait à la même époque que « la plupart des femmes marocaines ne portent pas le voile. Nous n’avons pas l’impression qu’en cela elles contreviennent aux commandements de l’islam qui sont définis dans le temps et dans l’espace ». Il ne s’agit donc pas d’une question de conscience. Ces divergences prouvent que le port du voile relève moins de l’acte de foi que de la stratégie politique. A la différence des croix catholiques, des étoiles de David et même des mains de Fatma portées discrètement, le foulard est prosélyte “par destination”. Toutes ces affaires « sont orchestrées par des intégristes islamistes qui n’ont pour but que d’investir et d’encadrer la communauté musulmane française », écrit Rachid Kaci dans son livre, la République des lâches. « Le foulard, poursuit-il, est devenu un instrument au service d’une ambition politique, un moyen de tester les capacités de résistance de l’Etat français. »

Le gouvernement hésite à légiférer sous prétexte que ces affaires sont moins nombreuses qu’on le dit. Or, c’est justement parce que les islamistes n’ont pas encore gagné la partie qu’il faut une loi avant qu’il ne soit trop tard. « Les intellectuels qui s’opposent à l’exclusion des jeunes filles voilées en faisant remarquer que cette exclusion aggravera leur situation se trompent à la fois d’époque et de cible, écrit la romancière iranienne Chahdortt Djavann dans son dernier livre, Bas les voiles ! (Gallimard). Autoriser le voile à l’école replace les adolescentes vivant dans les cités et les banlieues sous le joug des dogmes islamiques. » Interdire le foulard, c’est préserver la communauté musulmane des excès des fondamentalistes, la soustraire à leur emprise croissante. C’est surtout affirmer qu’on ne peut pas vivre en France sous deux lois, celle de la République et celle du Coran, en se référant à la première dans le but d’imposer progressivement la seconde. Il est d’autant plus urgent d’envoyer ce signal aux islamistes qu’ils essaient sans cesse de gagner du terrain. A l’école, ils contestent aujourd’hui l’enseignement délivré par l’Education nationale. En histoire, des professeurs se plaignent de ne plus pouvoir enseigner les croisades ni la guerre d’Algérie, ni évoquer le génocide juif. De jeunes musulmanes refusent d’assister au cours de sciences naturelles ou de gymnastique. En littérature, des enseignants évitent d’aborder certains auteurs : Voltaire et même Victor Hugo sont suspects aux fondamentalistes. Le voile se répand maintenant dans les universités et de plus en plus dans les entreprises, voire dans la fonction publique. Les Renseignements généraux ont recensé une dizaine de cas dans un rapport daté du 29 septembre. A Bagnolet, c’est une caissière qui refuse de quitter son voile : membre de l’UOIF, elle est aussi élue CGT… A Besançon, une jeune musulmane employée par la mairie en contrat à durée déterminée vient d’être écartée d’un poste d’accueil, parce qu’elle refusait de retirer son foulard. A Paris, la mairie envisage l’exclusion temporaire sans traitement d’une assistante sociale d’éducation : elle a commencé à porter le voile une fois titularisée, après un stage au cours duquel elle travaillait tête nue. A Lyon, c’est une fonctionnaire de l’administration des transports, soutenue par l’UOIF, le PCF et la CGT, où elle milite, qui demande sa réintégration : le tribunal administratif a confirmé en juillet sa suspension, estimant que son obstination à porter le voile portait  “gravement atteinte au principe de laïcité de l’Etat et de neutralité de ses services”. Elle est prête à porter l’affaire en cassation, voire devant la Cour européenne des droits de l’homme. La France compte cinq à six millions de musulmans, mais on estime à deux millions au plus le nombre de pratiquants, majoritairement présents dans les agglomérations de Paris, Lyon, Marseille et Lille. Veut-on qu’ils basculent du côté des fondamentalistes ? La burqa (ou nigab), qui couvre les femmes de la tête au pied, a déjà fait son apparition en banlieue…

Fabrice Madouas