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70 intellectuels appelent les musulmans à une critique radicale de leur religion

source : Le Figaro

 

Soixante-dix intellectuels prennent la plume pour appeler les musulmans de France à une “critique radicale” de leur vision du monde, dans un livre intitulé "L'Islam en France". Cette somme d'informations et recherches sur la communauté musulmane française, le Coran et les contextes historiques dans lesquels l'islam s'est développé, le discours et les méthodes actuelles des islamistes, devrait rapidement s'imposer comme un ouvrage de référence. C'est également un livre de combat, qui offre tous les outils intellectuels pour la réaffirmation des valeurs républicaines mises à mal par les intégristes musulmans, et leurs thuriféraires, plus ou moins conscients. Les trois concepteurs de L'Islam en France, Yves-Charles Zarka, directeur de recherche au CNRS, la philosophe Cynthia Fleury, également chercheuse au CNRS, et l'écrivain Sylvie Taussig ont sollicité quelque soixante-dix intellectuels – démographes, sociologues, philologues, anthropologues, historiens, islamologues, philosophes des religions... Par leurs contributions, ces auteurs éclairent les différentes faces de la rencontre, souvent conflictuelle, entre l'islam et l'Occident. Dans la partie introductive à cet ouvrage, qui a valeur de conclusion, Yves-Charles Zarka appelle les musulmans à “une critique radicale de l'islam”. “Elle avait également paru exorbitante, jadis, pour le judaïsme et le christianisme qui y ont pourtant été soumis.” Mais Yves-Charles Zarka insiste : “L'islam ne peut devenir républicain qu'à la double condition qu'il intègre l'esprit critique jusque dans le champ du sacré et qu'il rejette les structures sociales inégalitaires auxquelles il est pourtant lié.” Il s'en explique, en compagnie de Cynthia Fleury, au Figaro.

Propos recueillis par Thierry Portes

LE FIGARO. – Comment en êtes-vous venus à vous lancer dans pareille entreprise ?
Yves-Charles ZARKA. – Suite au 21 avril, dans La France et ses démons, le premier hors-série de la revue Cités, nous avions présenté une radioscopie des passions françaises. La question de l'islam, qui pose un problème spécifique à la France, s'est ensuite imposée comme un thème de réflexions pour un nouvel hors-série de Cités. Ce volume est le fruit de onze mois de travail.

Vous parlez “d'opposition de valeurs” entre l'islam et l'Occident, et vous revendiquez avoir conçu un ouvrage “engagé”...
Y.-C. Z. – Nous défendons effectivement les valeurs de la démocratie, des valeurs qui ne sont pas ethniques ou nationalistes, mais universelles.

Cynthia FLEURY. – Nous avons voulu investir tous les terrains, notamment les plus difficiles, et cela sans complexe.

Pour quelles raisons la France, plus que la Grande-Bretagne, l'Allemagne ou tout autre pays occidental, se retrouve-t-elle, selon vous, au coeur de l'offensive islamiste ?
Y.-C. Z. – D'abord parce que le poids de la communauté d'origine musulmane est bien plus important en France que dans n'importe quel autre pays occidental. Ensuite, l'origine de cette communauté assez homogène, issue essentiellement du Maghreb, la rend, plus que d'autres – plus que les Turcs d'Allemagne ou les Pakistanais de Grande-Bretagne, par exemple, – perméable aux thèses des islamistes arabes. Enfin, dernière spécificité française, la partie douloureuse de l'histoire de la colonisation et de la décolonisation du Maghreb, notamment celle de la guerre d'Algérie, crée un contexte de culpabilité, ce qui favorise le discours de victimisation derrière lequel avancent souvent les islamistes.

Selon vous, la France est au centre d'une stratégie de conquête...
Y.-C. Z. – D'emblée il nous est apparu que la France ne comprenait pas ce qu'elle était en train de vivre. Comme si la réalité lui était incompréhensible. Pourtant l'islam, dès son origine, est une religion de conquête. Et cet esprit n'a pas disparu. Il prend aujourd'hui la forme de l'islamisme.

C. F. – Toute conquête faite en France ou en Europe est un moyen de renforcer l'islamisme dans le monde. On peut même parler de réislamisation des États musulmans grâce aux conquêtes politiques, sociales et intellectuelles réalisées par les intégristes en France et en Europe.

Vous n'êtes pas tendre avec le CFCM, le Conseil français du culte musulman, récemment créé...
Y.-C. Z. – En institutionnalisant la représentation des musulmans, l'objectif était de transformer “l'islam en France” en “islam de France”. Il s'agissait de couper les liens, notamment financiers, avec les pays d'origine, et d'imposer les règles républicaines à la représentation officielle de l'islam français. Ce discours s'est révélé de la pure fiction. Le CFCM est une instance qui n'est pas démocratique et qui ne représente pas la communauté musulmane. Préalablement à toute création d'une institution de ce type, ses futurs membres auraient dû s'engager dans une critique radicale de certains dogmes de l'islam, dans le rejet des structures musulmanes inégalitaires et archaïques, telles celles qui fondent la domination masculine.

Que faire maintenant ?
C. F. – Il faut entendre ce qu'il est convenu d'appeler la majorité silencieuse de l'islam en France. Aujourd'hui, c'est l'islam radical que l'on écoute. Il y a eu défaillance de la République, et les intégristes ont investi le champ social. Au travers de différentes associations, par leurs actions caritatives, par leurs aides aux personnes en difficulté, ils ont favorisé, dans de nombreux quartiers, le retour de la répudiation, réintroduit la terreur, et réaffirmé l'autorité et la domination masculine. La mise en place du CFCM a permis la notabilisation de ces mêmes intégristes. Ces islamistes, qui avaient gagné une manche sur le terrain, dans les cités, en ont remporté une seconde en devenant, au niveau national, les interlocuteurs officiels de la République.

Vous dénoncez également les pressions islamistes sur les élus locaux...
Y.-C. Z. – Nous parlons de minorité oppressive et de minorité tyrannique. La minorité oppressive s'exerce sur les membres de la communauté, elle est déjà à l'oeuvre dans de nombreuses cités, dans des quartiers entiers où les islamistes font régner la terreur. Ne nous y trompons pas : l'objectif est de passer d'une minorité oppressive à une minorité tyrannique, c'est-à-dire au stade où celle-ci peut dicter sa loi au plus grand nombre, à la nation tout entière.

C. F. – Parmi les nouvelles alliances conclues par les intégristes, celle entre Tariq Ramadan et les altermondialistes relève de cette stratégie. Par cette alliance, les islamistes cherchent à se constituer en minorité tyrannique.

Comment l'islam peut-il se réformer et accepter de vivre dans le monde moderne ?
Y.-C. Z. – L'islam ne se réformera pas de l'intérieur. En terre d'islam, toute approche interprétative du Coran est passible de la peine de mort. Il existe bien des réformateurs de l'islam, mais ils sont tous exilés en Occident. Or pour être entendu et accepté des musulmans, le travail de réforme ne peut être conduit que par des musulmans. Il faut des hommes et des femmes qui aient le courage de mettre leur vie en jeu pour le savoir et la vérité, comme c'était le cas à l'époque de la Renaissance.

C. F. – Quelques dogmes islamiques doivent tomber : celui du Coran incréé, celui de la sacralité de la langue, celui de l'inimitabilité du Coran, celui qui interdit toute véritable interprétation du texte. Et en attendant, l'école, l'Université et la recherche française ne doivent pas céder aux sirènes d'un quelconque révisionnisme islamiste.

Même les intellectuels musulmans qui ont participé à votre ouvrage ne s'engagent pas dans une critique radicale de l'islam...
C. F. – Jusqu'où aller trop loin dans la critique quand on est un musulman effectuant des recherches sur l'islam ? Il n'y a rien de plus difficile que de couper les ponts avec sa communauté.

Y.-C. Z. – Quel est l'intellectuel musulman prêt à prendre la posture de l'hérétique absolu ? A nous, en Occident, d'encourager les recherches et les vocations. Le CNRS pourrait fort utilement créer une équipe pour un travail sur l'historiographie du Coran.

L'Islam en France, hors-série de la revue Cités, publié aux PUF, 733 pages, 25 €, disponible en kiosques et en librairies.